Dans notre profession, on a tendance à dire que tous les six ans, on a un changement de génération, et là force est de constater qu’on y est.
Mes élèves
Pour faire une synthèse rapide du quotidien, cette année, il apparaît que :
- Nos élèves ne font pas la différence entre un sujet et un verbe,
- L’eau qui boue à 100°C, jamais entendu parler,
- J’ai une proportion significative d’élèves qui ne savent pas qu’un angle droit mesure 90°. Le mot « diagonales » est inconnu pour beaucoup d’entre eux, la liste est longue dans les lacunes accumulées.
Il faut comprendre que l’idée n’est pas de se plaindre, mais de trouver les solutions. Ni même de chercher les causes. On peut dire que c’est la faute des réseaux sociaux, que c’est la faute des écrans, de la COVID, de notre monde totalement anxiogène. Oui peut faire ce constat, mais à quoi bon. Les enfants continueront d’utiliser leur smartphone, les lacunes sont bien présentes et il y a peu de chances pour que ça s’arrange sans un changement de fond, un changement de masse. Le changement de fond est tellement compliqué, qu’à mon sens s’il arrive, c’est pour des décennies. Si facile de détruire quelque chose quand il faut des efforts considérables pour reconstruire.
Les premiers acteurs sont les parents. Vous voulez régler partiellement le problème des écrans, ne mettez pas d’écran dans les mains de vos enfants. Un conseil qui peut paraître idiot, mais qui portant est de bon sens. Partiellement, car les écrans sont partout, un enfant privé d’écran n’a qu’à regarder derrière l’épaule de son voisin. Les pouvoirs publics ont leur part de responsabilité. On évoque en ce moment l’interdiction du tabac pour les jeunes après 2009. Le parallèle réalisé entre le tabac et les écrans est assez récurrent, à juste titre. Il ne faut pas se leurrer, pour la génération actuelle, c’est trop tard. Il faut sauver ceux qui vont venir. Néanmoins, et à la différence du tabac qui est un poison pour lequel on n’avait pas calculé l’addiction, pour les réseaux sociaux, on les rend addictifs. Et c’est ici le dernier volet qui ne peut s’accompagner sans la force des états. Il faut faire payer des milliards aux GAFAM pour avoir des réseaux sociaux neutres.

Tout ceci nous permettrait d’arriver à un point de neutralité. J’entends par neutralité, une maîtrise des appareils qui bousillent les cerveaux des gosses. Une modération suffisante qui nous permettrait de repartir à zéro, mais ceci n’est pas suffisant sans un durcissement profond de l’école.
Un frémissement dans le durcissement de l’école
Vous comprendrez plus loin pourquoi j’écris ce paragraphe, mais cela va devenir une préoccupation notamment dans la manière de procéder du ministère. J’aime bien Édouard Geffray. C’est sans trop d’ironie, puisqu’il est l’acteur du relèvement des exigences à l’école, en tout cas d’un frémissement. La réforme du DNB qui fait passer désormais le contrôle continu à 40 % contre 50 %. L’idée qu’une copie de mauvaise qualité, sous-entendu illisible, avec trop de fautes de français ne doit pas avoir la moyenne est intéressante. L’introduction des automatismes qui impose aux élèves de maîtriser les fondamentaux, parfait. Le principal reproche que je fais à Geffray, c’est de changer les règles du jeu au dernier moment. Par exemple, pour la réforme du DNB, nous avons eu les éléments dans le courant du mois de décembre de l’année 2025, soit moins de sept mois avant l’examen. C’est un problème de fond de l’éducation nationale, tout est fait pour nous pousser à travailler à l’arrache.
La moralité, c’est que nous assistons à une volonté louable de durcissement du système scolaire, des exigences supplémentaires. Malheureusement cette réclamation se fait pour des élèves à qui on n’a rien demandé depuis qu’ils sont dans le système scolaire. Il est d’ailleurs à noter, que si quelqu’un au ministère ne s’était pas dit qu’il fallait 90 % de réussite au BAC, on se poserait moins de questions pour les places dans l’enseignement supérieur et pour ParcourSup. De la même manière un DNB plus exigeant éviterait de faire perdre du temps aux enseignants avec les évaluations d’entrée en classe de seconde.
Dans les nouveautés de cette année 2027, les demandes d’aménagement d’épreuve se font sur une plateforme du nom d’incluscol. Lorsqu’un enfant a une notification MDPH, un PAP ou un PAI, il peut demander un aménagement d’épreuve. C’est énormément de paperasse pour les secrétaires et c’est désormais une procédure informatique qui est à réaliser par les parents. Comme c’est le cas pour la procédure AFELNET ou PARCOURSUP. Il faut comprendre que c’est une procédure qui est disqualifiante comme toute procédure informatique pour les familles.

Quand vous avez les moyens financiers, vous faites appel à un coach que vous allez payer plusieurs centaines d’euros. Celui-ci prendra le temps de voir avec votre enfant ce qu’il veut faire plus tard, de lui rédiger ses candidatures dans Parcoursup. Pour de nombreuses familles, notamment issues des quartiers populaires, l’inégalité est ici. Le problème n’est pas ParcourSup, qui répond à une problématique quantitative logique entre l’offre de places et le nombre de places. Le problème c’est que si votre enfant est dans le meilleur lycée de France, que vous êtes cadre supérieur, que vous pouvez vous payer un coach, il y a de fortes chances que votre enfant à notes égales passe très largement devant un enfant dont l’établissement est en Seine-Saint-Denis. C’est cette même logique qui fait que 10 milliards d’euros d’aides sociales ne sont pas demandés par des gens. Le même type de population qui va bloquer devant la difficulté administrative et/ou informatique.
On peut supposer qu’ils seront davantage à ne pas demander des aménagements d’épreuve alors que leur enfant y a droit. Dans le cas particulier de l’enseignement agricole et dans l’académie de Montpellier, la procédure papier est encore d’actualité. Nous avons eu la surprise de voir une nouveauté apparaître pour la composition des dossiers. Malgré des dossiers MDPH, il est demandé selon le trouble d’avoir des bilans récents par l’ergothérapeute ou l’orthophoniste. Soit il s’agit d’une incompréhension de notre part, soit ces documents sont nécessaires. Si c’est bien le cas, cela risque d’être un nouveau critère bloquant pour des familles.
Il faut savoir que les troubles dys ne sont pas une légende ni le TDAH. Cette année, j’ai repéré deux petites, les mamans ont réussi à faire des bilans orthophoniques qui ont validé les problèmes de compréhension. Certains réussissent à caler des rendez-vous en visio tellement il est compliqué d’obtenir un bilan dans le secteur. Il n’est donc pas certain qu’un élève qui a une notification MDPH puisse obtenir ces fameux bilans qui seraient nécessaires à la demande de son aménagement d’épreuve. Concrètement, des élèves accompagnés à l’année, ne le seraient pas pour l’examen.
Nous allons dans le mur, alors que faire ? Des exercices adaptés, du matraquage et de la communication
De façon synthétique, un niveau qui baisse, des enfants qui ne travaillent pas, un examen qui se durcit et je pense que l’obtention de l’aide plus difficile à obtenir. Nous allons donc dans le mur à l’examen et certainement au niveau de l’orientation. Il faut comprendre et ça nos élèves ont du mal, que l’orientation n’est fonction que des notes ou de l’obtention d’un patron pour l’apprentissage. En ce qui concerne la première partie, j’ai envie de dire que ça dépend franchement de l’élève, pour la seconde, c’est compliqué. Des patrons noyés dans le travail qui n’ont pas le temps à consacrer à des apprentis peu vaillants, le tout conjugué à une baisse des aides de l’état.
La moyenne nationale pour le DNB PRO était de 60 % au niveau national, nous avons fait 80 % de réussite l’an dernier. Je pense que cette année, ce sera beaucoup plus compliqué. Alors, on fait quoi ?
Le problème principal de mes élèves, c’est le manque de travail personnel lié à une diminution de la capacité de mémoire. Il est certain que plus jeune, j’en ai bouffé de la poésie et j’en ai fait à la pelle des exercices de fractions. À une époque, on pouvait faire très peu d’exercices d’applications et on pouvait assez rapidement passer aux problèmes à proprement parler. Il faut se rappeler que même si les automatismes sont sur six points, quatorze points sont consacrés à la résolution de problème. Seulement si l’enfant ne maîtrise pas la base, il n’est pas capable faire le problème.
J’ai pu constater le souci avec le théorème de Thalès. Avant quelques triangles d’applications permettaient d’enchainer sur les problèmes. J’ai oublié de préciser un point sur la nouvelle génération d’enfants. Ils ont le superpouvoir de déconnecter. Ils ne sont pas bavards, ne s’agitent pas, ils sont présents par le corps, mais pas par l’esprit. Ils n’écoutent pas, ils sont ailleurs. Interroger un enfant au hasard ne suffit pas, je fais désormais des contrôles de cours ponctuels que je ne faisais plus depuis des années.

Les plus profs de maths d’entre vous auront remarqué que la figure est issue du site mathalea. De la même manière, on a les automatismes avec mathsmentales. Avec des exercices qui sont simples, on peut très rapidement évaluer l’élève pour savoir où il en est. L’intelligence artificielle, j’ai envie de penser comme Linus Torvald qui dit que « le code généré par IA est légitime, à condition de savoir le lire« . Je génère de nombreux documents avec l’IA, par exemple ce type de diagramme pour distinguer les fonctions linéaires de celles qui ne le sont pas. Savoir lire le graphique, c’est se rendre compte qu’elle a placé des graduations supplémentaires qu’on n’a pas demandées et qui dans l’exemple du graphique E n’ont pas de lien avec celles qui sont sur le repère.

Il est à noter que même si ce n’est pas parfait, qu’il faut être vigilant, l’IA est devenue pour moi un allié, notamment dans ce type de travaux répétitifs. Il aurait fallu passer par un grapheur, faire de la mise en page, le résultat est ici instantané.
Parmi les problèmes que je rencontre avec mes élèves, l’IA en fait partie. J’ai de plus en plus d’élèves qui utilisent l’IA pour faire leurs exercices et ils se contentent de recopier bêtement. Par exemple :


Je me rends compte que j’ai deux élèves de la même classe qui ont exactement la même rédaction. Je dis que c’est une sacrée coïncidence, ils me garantissent qu’ils ne l’ont pas fait ensemble et c’est le cas. Je leur fais remarquer que lorsqu’on fait un chapitre sur Thalès, on demande au moins de faire un prompt qui utilise le théorème de Thalès et éventuellement de faire comme ma rédaction. L’idée, c’est de leur faire remarquer qu’on peut utiliser l’outil de manière plus intelligente. Cette année, c’est marqué dans toutes nos classes et dans toutes les matières, les enfants utilisent l’IA pour tout et n’importe quoi.
La suite, c’est de la communication aux familles. Sur un simple contrôle sur Thalès, j’ai eu une moitié de classe qui n’a pas eu la moyenne, malgré une répétition intense en classe. Le souci, c’est que nous n’avons pas le temps matériel pour faire des heures et des heures de répétition. J’envoie donc aux élèves un message avec leurs parents en copie, des exercices supplémentaires, des rappels de cours, et un lien vers des vidéos.

J’ai des retours plutôt positifs, et des parents et des élèves. Dans les nouveautés cette année, des parents beaucoup plus réactifs à ecole directe, l’équivalent de Pronotes, qu’il y a quelques années. La génération de parents qui arrive est davantage formée aux ENT et regarde. À contrario, c’est devenu plus compliqué pour nos élèves. Comme désormais, on a l’interdiction des smartphones à la journée, la consultation de l’ENT n’est pas naturelle. Dans ma meilleure classe, je suis arrivé un matin et j’ai fait. « On va faire un jeu, ce soir à 20 h, je mets 0 à l’ensemble de la classe sauf à trois élèves, à vous de deviner pourquoi ». Un peu surpris au départ, ils n’ont pas mis longtemps à trouver un travail que j’avais demandé, noté dans l’ENT, mais qui n’avait été réalisé que par trois élèves. C’est ici qu’on voit bien le problème de la diabolisation du téléphone. Ils continuent de passer un temps de dingue et maintenant, ils négligent les usages professionnels. Ce n’était pas le cas il y a deux ans encore, avant qu’on anticipe la réforme à venir pour nos collégiens. À l’époque, on avait encore une utilisation pédagogique du smartphone ce qui permettait de montrer d’autres usages.
Ainsi, le fait de mettre en copie les parents me donne la garantie que l’enfant tôt ou tard va être au courant. Il va devoir aussi rendre des comptes à ses parents pour justifier le résultat à un contrôle de cours. Je suis de plus totalement transparent sur ma manière de travailler puisque mes cours sont en ligne dans l’ENT et ma façon de faire en vidéo. J’ai une maman qui m’a dit qu’elle n’avait jamais fait autant de maths de sa vie.
Est-ce que ça marche ? Non
Le non est un peu sec, mais cela ne marche pas assez. Certains élèves font une progression extraordinaire en maths, car ils ont compris qu’en faisant quelques efforts, c’était faisable. Le cadre que je pose est tellement serré, précis, qu’il est impossible de ne pas être au courant. Pendant que certains se gavent, d’autres s’effondrent. Et c’est ici toute l’inégalité des familles. À une époque, j’aurais jeté l’opprobre sur les familles dont les enfants ne travaillent pas. Je ne le fais plus, bien au contraire, j’ai tendance à déculpabiliser les familles. J’ai des mamans qui élèvent seule leurs enfants avec des horaires de nuit. Elles demandent aux membres de la famille de donner un coup de main, mais il n’y a pas dans toutes les familles la capacité matérielle de s’assoir à côté de son enfant pour faire le travail. Enfant qui a quand même entre 14 et 15 ans et qui devrait avoir un minimum d’autonomie. Alors effectivement, quand on a un suivi familial, la plupart du temps ça marche.
Je pense que le seul reproche que je peux faire aux familles qui jouent le jeu c’est de ne pas assez sanctionner. À un moment l’enfant ne veut pas faire d’effort, se prendre en charge, il faut couper toute forme de loisirs surtout ceux qui consistent à regarder des chats qui dansent pendant toute la journée sur TikTok. C’est un peu, je pense, l’un des leviers. On a le droit de marquer son mécontentement et de punir de cette façon. Bien sûr, je ne parle pas d’élèves dans les véritables difficultés, j’en vois certains pour qui tout est compliqué malgré les efforts.
Le travail que je fournis cette année est par contre conséquent, et comme je l’ai écrit plus haut, je m’appuie sur des outils d’automatisation qui me rendent bien service. Malheureusement je ne vois pas d’autre méthode, on a beau tenté toutes les pédagogies possibles, quand on veut maîtriser quelque chose il faut à un moment le répéter. C’est cette phase de répétition qui fait profondément défaut aux élèves.
Glossaire
Durant l’article, j’ai utilisé plusieurs termes techniques, qui méritent d’être expliqués
- AFFELNET c’est la procédure d’affectation des élèves après la classe de troisième. L’élève y met ses vœux, on met les notes et on fait tourner la moulinette.
- Un élève relevant de la MDPH, la maison du handicap est un élève qui a été diagnostiqué par un spécialiste comme ayant un ou plusieurs troubles sévères. TDAH, dyslexie et j’en passe. Ses parents ont poussé la démarche à son maximum, l’enfant possède des aménagements durant sa scolarité qui sont décrites dans un document du nom de GEVASCO. Chaque année des équipes éducatives sont réalisées pour prolonger, modifier, abroger les droits de l’enfant.
- Le PAP, c’est le même principe, sauf qu’il ne s’agit pas de handicap. L’élève a des difficultés qui ne sont pas assez importantes pour avoir une notification MDPH mais suffisamment pour avoir des difficultés scolaires. Le document est mis en place par le médecin, les parents et l’école. Le PAP peut être mis en place de la maternelle au BAC avec des aménagements qui peuvent être l’usage permanent de la calculatrice ou des documents adaptés à la compréhension de l’élève.
- Le PAI c’est une notification médicale pour un élève. Cela peut être un régime alimentaire adapté à un élève, prendre un cachet précis. Pour les aménagements d’épreuve, c’est principalement pour des élèves TDAH qui ont le droit d’aller se promener.
Pour aller plus loin sur le sujet du DNB, je vous renvoie à cet article.