J’ai déjà évoqué le concept du monde d’Aquilon et des bandes dessinées de Jean-Luc Istin de façon générale. J’écrivais de manière peu positive que la manière de faire avait réinventé la bande dessinée francophone. La méthode Istin consiste à accélérer la production d’une bd francophone pour laquelle les suites mettent parfois des années à arriver. Istin fait le pari de mettre différents groupes de dessinateurs et de scénaristes pour faire une bande dessinée complète. Le monde d’Aquilon ce n’est pas loin de 115 albums au moment où j’écris ces lignes. La première série à avoir ouvert le bal, c’est la série Elfe en 2013. En moyenne donc, c’est environ neuf albums par an ce qui est un record pour une production francophone.
J’ai dénoncé un système qui me pose un problème parce qu’il fait disparaître les auteurs au nom de l’œuvre. Je trouve que c’est une des forces de la scène francophone, sa diversité. Avec ce principe, c’est un nivellement des histoires et des dessins pour avoir un ensemble homogène. Je m’en serais toutefois voulu de m’en arrêter là sans parler de cet univers et de ses séries qui sont particulièrement réussis. On commence par la première série, la série Elfes.
Elfes
Il faut comprendre que l’idée de confier la réalisation à plusieurs auteurs, c’est bien, mais certainement trop compliqué pour sortir une suite cohérente 1, 2, 4, 5, etc. Je pense que c’est trop compliqué pour les scénaristes d’avoir une histoire qui tient la route. L’astuce dans cette série Elfe c’est d’avoir cassé la série en cinq peuplades différentes. Les elfes bleus, les elfes sylvains, les elfes blancs, les demi-elfes et les elfes noirs. Concrètement le tome 1, sa suite, c’est le tome 6, puis le 11, et ainsi de suite. Les auteurs font quand même le tour de force de maintenir des éléments communs, une progression en quelque sorte de façon à maintenir un univers cohérent. En gros, de manière simpliste, c’est comme si on partait de cinq endroits différents pour arriver au même endroit avec quelques intersections. C’est un mécanisme qui fait penser à l’écriture de Michael Moorcock et de son héros éternel avec une même scène dans plusieurs livres différents vus par un héros différent.
Le niveau d’écriture n’en est pas là, mais il faut saluer le tour de force de la direction globale de la série, des séries. Car non seulement Elfes pioche dans ses propres albums pour s’autoalimenter, mais il va chercher dans d’autres séries de sa collection. Redwin de la forge qui est l’un des personnages les plus emblématiques toutes séries confondues intervient dans la série dès le tome 11. Je salue une fois de plus l’idée, mais cela pose quand même pour moi deux problèmes. Commercialement, on se sent dans l’obligation d’aller acheter la série Nains. Peut-on jeter la pierre ? Oui, car on prend la tangente commerciale, mais d’un autre côté, on publie pour être lu. C’est de plus tellement bien fait que cela ne se sent pas. Le second problème, c’est la multiplication des personnages. Si pour certaines séries, on retrouve des personnages récurrents, pour d’autres, on multiplie les héros. On doit donc relire parfois certains albums pour se remettre dans le bain et identifier qui est qui. Pour les elfes, c’est assez facile puisque c’est en lien avec la couleur, pour les séries nains, orcs ça devient beaucoup plus compliqué.


La série Elfes s’ouvre avec les elfes bleus qui sont les elfes de la mer. C’est la série qui va piloter l’ensemble. Les elfes bleus vont enquêter sur des morts mystérieuses et réaliser qu’il s’agit de goules. Une invasion de goules qui va déferler sur l’ensemble des terres d’Arran. Elles sont dirigées par une nécromancienne du nom de Lah’saa. On comprendra l’origine de cette malédiction grâce aux elfes blancs et son histoire un peu plus complexe que la domination du monde. J’y viendrai plus loin. Ces goules qui démarrent d’un endroit dans lequel il fait particulièrement froid, difficile de ne pas penser à winter is coming et Games of Thrones. La série mange à tous les râteliers, Tolkien en premier, mais pas que. Mais une fois de plus c’est tellement bien fait, qu’on devient indulgent. On peut considérer qu’un premier cycle s’achève avec la mort de la nécromancienne au tome 16 (1-5-11-16) avec la performance vers cette partie de fusionner les différentes séries alors que ce n’était pas forcément évident sur le papier.
Les elfes sylvains sont ceux qui se rapprochent le plus des elfes conventionnels. Des elfes qui vivent dans la forêt et qui font tout pour ne pas avoir de relations avec le reste du monde. C’est d’ailleurs plus ou moins une constante chez les elfes, à l’instar d’ailleurs de ce qu’on pouvait voir chez Tolkien, immortalité et indifférence face aux problèmes des hommes. Les elfes blancs, eux aussi vivent à l’écart, leur particularité, c’est de chevaucher les dragons. Fall sera un des personnages centraux de l’histoire, c’est un elfe pour qui on a prophétisé la destruction de son peuple. Il ne faudra pas être devin pour voir une corrélation avec le réveil de la nécromancienne Lah’saa.
Les semi-elfes sont un cas un peu à part dans la bande dessinée, il n’y a pas de personnages récurrents dans la série, mais plutôt l’histoire d’un peuple opprimé et méprisé. Il sera difficile d’éviter le parallèle avec la bible et le peuple d’Israël, ou les juifs de façon générale. À la recherche d’une terre promise qui voudra bien d’eux, réduits à l’esclavage par les humains ou à de basses professions. Ils subiront l’exode, etc. C’est pour ma part la partie la moins intéressante de la bande dessinée, certainement parce qu’il ne se dessine pas contrairement aux autres races d’elfes, de véritable héros. Enfin les elfes noirs avec un postulat original. Les noirs sont issus de chaque peuplade, à un moment, on réalise qu’un enfant est un psychopathe. Il est récupéré pour être formé sur la Citadelle de Slurce. À terme sa peau finit par devenir noire. On va suivre l’histoire d’un assassin qui tombe amoureux et qui trahit les siens.

Graphiquement la bande dessinée est inégale. Ci-dessus une planche de Kastennroc qui est l’une des grandes batailles qui fera penser inévitablement à
la Bataille du gouffre de Helm dans le seigneur des anneaux. Pour ma part, cet album n’a rien à envier aux meilleures planches des chroniques de la lune noire. On s’aperçoit parfois qu’un album est excellent et que d’autres sont en dessous. Paradoxalement avec ce système de diversification des dessinateurs et le maintient d’un style commun, même les albums plutôt mauvais passent. Le jugement de la fosse par exemple, le tome 14 est pour ma part l’un des pires tant pour le dessin que pour l’histoire. Pourtant dans la masse, on ne le réalise pas tant que cela.
Il y a pour ma part une énorme période de flottement de la série entre le tome 17 et le tome 24 environ. L’ensemble est mauvais. C’est mauvais au niveau du dessin, c’est mauvais au niveau de l’histoire, et cela devient particulièrement verbeux. La nouvelle menace provient désormais d’un univers parallèle avec des monstres d’un côté et un magicien qui veut prendre le contrôle des cristaux elfiques. On retrouve du gros niveau et dans le dessin et dans l’histoire avec Raïken-Kahlaal. Athé’non fils du roi des elfes bleus et personnage central dans la guerre contre Lah’saa la nécromancienne est l’ombre de lui-même. Accro à la drogue, il se retrouve dans une arène gérée par des humains. Il n’aura pas d’autre choix que de remonter la pente pour survivre.
On peut lire dans les commentaires que les auteurs sont touchés par la « maladie d’Arleston » auteur bien connu du monde de Troy. La série s’étire et s’étire encore alors qu’il serait temps d’en finir. Actuellement 35 tomes sont sortis, après une longue période d’absence, on voit qu’un tome 36 est prévu pour septembre 2026. Les derniers albums sont excellents et ont su pleinement relancer la série.
Nains
La construction de la série nains est similaire à elfes. Toutefois, comme je le faisais remarquer en introduction, c’est plus subtil. En effet, le caractère des nains est le même. On voit assez facilement la différence entre les elfes bleus qui vivent du côté de la mer, pacifistes avec les elfes sylvains des forêts racistes. En fin de compte, pour les nains, c’est l’étiquette. La plus évidente, c’est celle des Errants. Il s’agit des nains qui ont été déchus d’un ordre pour une raison ou pour une autre. Avec le premier tome de cette faction Oösram des Errants, nous avons un général qui a trahi son empereur pour lui voler de l’or. Marqué au fer rouge, il n’a plus le droit de porter une arme ou de s’enrichir. Comme je l’ai noté dans le paragraphe, le caractère des nains est le même, nous sommes donc avec des personnages totalement dénués d’empathie. Cupidité, courage, mais aussi méchanceté. Il n’y a aucun respect pour cette classe inférieure.
Il est assez intéressant de noter que plus haut, on voyait des similitudes entre les semi-elfes et le peuple d’Israël, avec les Errants, c’est la révolte de Spartacus. On trouvera d’ailleurs assez rapidement des nains qui se font crucifier, c’est dire que l’originalité chez les scénaristes, n’est pas toujours au rendez-vous. Ce qui est intéressant dans la série nains et on le verra plus loin avec les orcs et les gobelins, c’est qu’on a l’incarnation des héros badass. Des héros, car ils sont capables de défaire des armées entières et badass parce que la moralité n’est pas leur valeur première.

De la série nains, je pense que le personnage le plus emblématique, c’est Redwin de la forge. Redwin est le fils d’un forgeron qui se refuse de faire des armes de guerre. Il est donc considéré comme une honte par son peuple, mais aussi pour son fils. La singularité de Redwin c’est la dualité du personnage qui est une originalité dans la bande dessinée. Dans l’heroic fantasy de façon générale, le forgeron… forge. Ici le forgeron est aussi celui qui va manipuler ses armes. Et il va le faire tellement bien qu’il deviendra le plus grand guerrier de la nation naine, il finira par devenir fou. La relation père fils dans la série nains est omniprésente, puisque le tome 1, la forge qui ouvre la bande dessinée avec Redwin verra les tomes 6, 11, etc. avec pour personnages centraux sa descendance.
Le Bouclier c’est un peu le gendarme, mais aussi le gardien des frontières. De manière générale la série nains, alors qu’elle est un spin off, est au-dessus de la série elfe à bien des niveaux. L’écriture, les personnages, le dessin, bien plus cohérent, certains albums d’elfes sont rédhibitoires. Dans elfes, vous avez certains personnages qui font leur apparition et vous vous demandez à quoi ils servent. Ici le lien entre les personnages est particulièrement bien fait. Pour le bouclier par exemple, on démarre avec Tiss et son frère. Ce dernier a un accident ce qui fait qu’il sera boiteux toute sa vie. Néanmoins, c’est un personnage qu’on voit évoluer dans ce premier album. On le retrouvera dans les personnages principaux d’Abokar du Bouclier. Malheureusement ce n’est pas forcément le cas pour tous les albums et même s’ils restent de qualité, on a tendance à vagabonder dans certaines pistes que les scénaristes ne suivront plus.
Avec le Talion, les scénaristes explorent l’aspect financier chez les nains. Sans dire qu’on est chez Largo Winch, nous sommes dans les complots et les quêtes de pouvoir entre la banque qui fournit l’argent pour tous les peuples et les intrigues. Derrière le Talion se cache la loge des assassins ce qui rajoute à ces histoires le goût du sang. Enfin avec le Temple, nous sommes avec les nains intellectuels : prêtres, architectes, ingénieurs. Il est question d’esprits sombres et de livre interdit qui ferait penser Necronomicon de Lovecraft.
Avec ces personnages hauts en couleur, caractériels, pétris de défauts, la bande dessinée a largement plus de saveur qu’avec des elfes plus lisses.
Orcs & gobelins
On monte un cran dans le héros badass avec les orcs et les gobelins. Vous noterez d’ailleurs que c’est une césure dans le rythme de la bande dessinée. Nous ne sommes plus dans un découpage de cinq castes ou de cinq espèces, mais dans une alternance d’orcs et de gobelins. Monter d’un cran après les nains, ce n’est pas forcément facile. Les auteurs à ce jeu sont plutôt bons puisqu’ils arrivent à créer des différences singulières. Nous sommes désormais du côté des méchants. Si les nains ont de gros défauts, ils ne sont pas lâches, ils ont l’esprit collectif, ils ont des valeurs. Chez les orcs et les nains, c’est différent. On démarre avec Turuk qui sera un des personnages importants de la série Elfes. Avec Turuk, on perçoit l’esprit de la série puisque celui-ci n’hésite pas à sacrifier ses compagnons de route pour réussir à s’en sortir.
On retrouvera un schéma similaire avec Myth. La différence entre les orcs et les gobelins, c’est que les premiers sont craints quand les autres sont méprisés. Dans les deux cas, il s’agit d’espèces qui sont détestées. Si le racisme est omniprésent dans les autres séries, la différence, c’est que l’individualisme des espèces qui peut trahir les membres de leur race à n’importe quel moment, les rend esseulés dans les terres d’Arran. La série va donc jouer sur ces différents aspects, des épisodes dans lesquels tout est possible puisque les personnages n’ont pas de moralité. On comprendra ainsi que de nombreux personnages de la série orcs et gobelins interviennent dans la série elfes, pour donner un peu de piquants à des elfes trop lisses.


À noter, mais ça n’a aucun rapport ou peut-être, mais je n’ai pas trouvé. Je trouve qu’il y a de très grandes ressemblances entre le dessin et le character design du jeu Of Orcs and Men paru en 2012. Le personnage Styx, un gobelin pourrait faire partie des héros de la bande dessinée. Fin de la parenthèse.
Alors que dans les séries nains et elfes, on essaie de maintenir plus ou moins un lien entre chaque album du même cycle, ce n’est pas vraiment le cas ici. On enchaine les personnages et j’ai envie de dire que c’est plutôt dommage. Les histoires tournent autour des champs de bataille et des vengeances principalement. Les personnages sont bons et je trouve qu’il est regrettable qu’on les oublie après un one shot même si certains sont réutilisés ailleurs. Regrettable et même problématique. Par exemple, le tome 20, Kobo et Myth renvoie à deux personnages. Myth un gobelin du tome 2 qui est relativement marquant et à Kobo un personnage du tome 12 dont je ne me rappelle absolument pas. Et puis regrettable, parce qu’on est toujours content de retrouver un personnage connu comme l’orc Nerrom, héros de la guerre contre la nécromancienne Lah’saa. On aurait voulu bien plus de « rappels » dans cet univers.
Comme pour nains, je trouve que le dessin et les histoires sont meilleurs qu’elfe. On a d’excellents albums comme Silence, un vieux guerrier qui veut venger sa famille et qui affronte une secte. Renifleur, un gobelin élevé en captivité comme un chien de chasse. Dunnrak l’orc qui trouve une pierre qui annonce les gens qui vont mourir ou encore Azh’rr le gobelin lâche possédé par l’esprit d’un nain mort.
Mages
Dans le jeu Dragon Age de Bioware, les magiciens sont surveillés en permanence. Nous sommes dans un cas un peu similaire dans le monde d’Arran dans lequel les mages sont dans l’obligation de se mettre au service des rois. La magie est jugée trop puissante pour ne pas être maîtrisée. C’est un point qui est particulièrement important dans la série, puisque les rois sont liés au magicien par un sort de conjuration. Le magicien ne peut donc nuire au roi, il entre dans une relation de servitude presque totale. L’ordre des ombres veille à ce que les mages soient bien à leur place et se doit d’emprisonner les mages récalcitrants.
Dans la cohérence du monde d’Arran, les humains ne sont en fin de compte que des accessoires ou quasiment. À part Turin peut-être dans le premier tome, il n’y a pas réellement d’humain « noble ». On verra d’ailleurs plus loin dans le cadre des guerres d’Arran que la race humaine joue parfaitement son rôle de méchant. Les mages sont ainsi une porte d’entrée sur les hommes dans la série tout en gardant la part de fantasy pour un peuple dépourvu de « caractéristiques ». La première apparition des mages, c’est avec Slovtan dans la série Elfes. C’est le mage qui avait réussi à enfermer Lah’saa avant qu’elle ne se libère. Avec ce personnage, on va poser les bases pour les mages, pas vraiment des gens bien. Un côté Gandalf quelque part, à savoir des gens qui servent leurs intérêts et qui peuvent sacrifier pas mal de choses pour y arriver.
Nous sommes donc au milieu des intrigues, des enquêtes et on assiste au début de ce qu’on va appeler les guerres d’Arran. Vous noterez d’ailleurs que sur la couverture du tome 10 ci-dessous, on a l’intitulé, on le retrouve aussi dans la série Orcs & Gobelins. Il s’agit de cinq rois importants qui vont s’unir afin de tuer les anciennes races, à savoir tout ce qui n’est pas humain. On explique cette guerre dans le tome 3 avec le mage Altherat, un nécromancien. Les rois sont à l’origine de la propagation de la kicha une drogue dont raffolent les races anciennes. On a pu voir cette dépendance dans plusieurs albums d’elfes ou d’orcs et gobelins avec notamment la veuve noire, l’organisation criminelle qui la diffuse.



On retrouve à l’instar d’elfes ou de nains une décomposition par type de magiciens. Éléméntalistes, Runiques, Alchimistes et bien sûr Nécromanciens. La série compte 13 tomes au moment où j’écris ces lignes, il est donc difficile de savoir si on aura un lien entre chaque tome et combien de temps, il durera. Par exemple, sur la couverture du tome 1, on découvre le personnage de Shannon. Au tome 5, c’est désormais la magicienne de son village. On retrouvera dans cet épisode Feda’saa l’un des derniers elfes rouges et à nouveau Altherat, toujours dans ce contexte de préparation à la guerre.
Les guerres d’Arran
Les guerres d’Arran comme expliqué plus haut va se concentrer sur la volonté d’extermination des anciennes races par les humains. Même si l’intitulé « guerres d’Arran » apparaît sur des albums de mages et d’orcs et gobelins, avec cette série les auteurs atteignent leur climax. L’idée est en effet de faire un énorme cross over en important dans cette série bon nombre de personnages qu’on a déjà croisés. Avec le premier tome, la compagnie des bannis, on a une bonne dizaine de personnages connus et un bon nombre va mourir et pas des moindres. Commencer de cette façon est osé et j’ai envie de dire que c’est bien. Si certains personnages connaissent une fin tragique dans la bande dessinée, c’est plutôt rare. Cela laisse planer un certain suspense, une certaine tension s’impose et peut-être l’occasion pour les auteurs de faire le ménage dans les trop nombreux personnages de la série. On comprend alors pourquoi il s’agit d’une série concept, à l’instar de ce que font les américains avec les comics. Les guerres d’Arran, ce sont les Avengers, le regroupement de héros qu’on voyait évoluer de façon individuelle dans chaque tome.



Avec les guerres d’Arran au sens large, à savoir dans les albums de la série mais aussi ceux de mages et orcs et gobelins, je trouve que les auteurs vont assez loin dans l’horreur. Nous sommes face à une extermination des races et on a voulu montrer de façon très réussie les horreurs de la guerre. Massacre de femmes et d’enfants, tortures, camps de la mort, canibalisme, tout y passe. Je trouve que si la bande dessinée est violente de façon générale, ici ça va très loin. On comprend alors que la bande dessinée ne s’adresse pas à un public d’adolescent mais bien à un public particulièrement adulte.
Les très nombreuses scènes de bataille, l’intervention de très nombreux héros des séries en font certainement parmi les albums les plus réussis du monde d’Aquilon.
Terres d’Ogon et d’Ynuma
Après de nombreuses péripéties que je vous éviterai, on arrive avec deux pauvres elfes rouges quand on pensait la race éradiquée. Il se trouve que pour se repeupler, une légende dit qu’il y aurait des dieux rouges dans les terres d’Ogon. Grosso modo, au niveau du design et de l’ambiance, Ogon c’est l’Afrique. L’astuce de la séparation des mondes, c’est une espèce de barrière gigantesque, un péage tenu par les nains. À la traversée, la magie n’est plus la même, celle d’Arran ne fonctionne plus, les lois sont différentes. L’aventure qui pousse nos héros d’Arran à la recherche des elfes rouges est particulièrement pertinente, elle offre un beau dépaysement. Était-il pour autant nécessaire de repartir sur un nouvel univers sachant que la séparation entre les deux mondes est tout de même franche ? Et de la même manière, Ynuma nous entraîne vers l’Asie avec une nouvelle « mythologie » ce qui multiplie encore les possibilités.

Si le dépaysement est bien présent, il s’agit pour ma part de séries de trop qui n’apportent rien à un univers déjà bien riche.
En conclusion.
Si on fait abstraction de quelques mauvais albums, principalement issus de la série elfes, c’est prenant. Souvent bien dessiné, souvent de bons albums, une cohérence d’univers. J’ai conscience que le modèle économique fonctionne puisqu’on n’irait pas faire autant d’albums et de séries issues de l’univers si ça ne fonctionnait pas. J’en reste toutefois surpris. Nous sommes aux environs de 16 € par album, 120 albums environ au moment où j’écris ces lignes. Posséder la collection complète, c’est avoir sorti en 10 ans quasiment 2000 €. On est donc pour ma part dans la cible classique des gens d’un certain âge, des hommes, qui ont les moyens de se payer de la bande dessinée franco-belge. On peut saluer la cohérence globale de l’univers avec les interactions des personnages d’une série dans l’autre. Les évènements qui se produisent dans toutes les bandes dessinées comme la nécromancienne, pourtant, c’est loin d’être parfait.
Quelques reproches qui me paraissent évidents. Avec la masse de personnages créés et certains inutiles, on distille de manière trop importante le cœur de la bd. C’est dans nains que cela se voit le moins avec une véritable récurrence des personnages. De cette façon, on crée de l’engagement. Avec cette masse de personnages, on est forcé de faire des retours dans les précédents albums pour essayer de se rappeler des différents événements. Le rappel n’est pas introduit de manière systématique ce qui implique pour le lecteur de posséder l’intégralité des albums.
En fin de compte, la série aurait eu tout à gagner en produisant moins d’albums, en se focalisant sur moins de personnages pour proposer un univers encore plus cohérent. La question qui vient pourtant à l’esprit, c’est de se demander si en rentrant dans les schémas classiques de la bd franco-belge, le succès aurait-il été le même ?