Au mois de février, Cascador écrivait l’article : la fin du planet libre. J’ai été contacté par des anciens pour participer à l’écriture d’un billet collectif pour revenir sur l’histoire de ce site. Au départ, si j’ai accepté l’offre, j’ai fini par décliner pour des raisons que j’évoquerai plus loin. Pourquoi moi ? Parce que j’ai fait partie un temps de l’équipe.
En préambule, l’écriture de ce billet est purement subjective. Si j’ai vécu la période, ça commence à être particulièrement lointain. Je préfère mieux évoquer un ressenti que d’être factuel. Ne soyez donc pas surpris si c’est parfois un peu flou, j’aime mieux ceci à une tentative ratée d’être précis.
Je vais franchement te parler d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître.
Nous sommes donc dans les années 2000, Tux Planet lance un site qui agrège les blogs en lien avec le logiciel libre. La différence principale entre le journal du hacker qui est en l’héritier et le planet-libre c’est que l’auteur du billet rajoutait le tag « planet-libre » afin d’apparaître sur le fil du planet. Le jdh fonctionne de manière différente, puisque tout un chacun peut faire un lien vers un article et pas nécessairement son blog.
J’ai toujours préféré le système du planet-libre à celui du jdh car je trouve qu’il est davantage respectueux de la pensée de l’auteur. Le jdh, le planet-libre à son époque étaient de gros sites qui ramenaient beaucoup de monde. Avec un passif de troll considérable, j’ai toujours trouvé qu’il était intéressant de choisir son audience et pas que quelqu’un la choisisse pour moi. Et pourtant l’histoire a donné raison au modèle du jdh. Les blogs ont disparu ou presque, les planet alimentés uniquement par leur auteur n’ont pas réussi à fédérer une collectivité autour du projet. Comme toujours à plusieurs c’est mieux, même si le jdh n’échappe pas aux difficultés.
L’intérêt bien sûr de la centralisation, c’est d’éviter de courir de partout pour aller voir les différents blogs. Vous avez un exemple encore avec le planet-april dont le dernier article au moment où j’écris ces lignes date de mai 2024. On notera la puissance du flux RSS, une technologie d’avant les années 2000 qui permet de réaliser ça très facilement et qu’on utilise encore aujourd’hui quand on a du goût.
Nous sommes donc à une époque dans laquelle les réseaux sociaux n’existent pas, et tout le monde a des blogs. L’arrivée d’Ubuntu et de la démocratisation de Linux font que le nombre de blogs abordant la thématique explose. Pour se faire connaître, le système est efficace, comme précisé plus haut, beaucoup de trafic en provenance du site.
Le principal « travail » de modération sur le site, c’était de supprimer les articles trop courts, mal écrits, qui donnaient la même information qu’un article mieux construit. La sortie d’une Ubuntu ou d’un nouveau Firefox, c’était parfois dix articles dans la semaine.

Au pays des boomers, cis, blancs, hétéro, travaillant de prêt ou de loin dans l’informatique
Je pense qu’il est important de contextualiser l’époque quant à la prolifération des blogs, l’accès facilité à Ubuntu, mais aussi qui nous étions à l’époque. J’ai cinquante ans et je suis donc un boomer. Je pense que lorsqu’on regarde un peu les acteurs de l’époque, c’était en gros, à quelques exceptions, le même profil d’homme. Diplômé, travaillant plus ou moins dans l’informatique (j’ai été développeur COBOL avant de devenir enseignant), dans une période pré metoo. J’ai souvenir de ma période ingénieur, un open space avec quatre hommes, ça ne volait vraiment pas très haut. Des plaisanteries sexistes, des comportements misogynes, des comportements primaires.
Je fais partie de la génération des hommes qui ne pleurent pas, qui cachent leurs émotions, qui ne savent pas dire je t’aime. Nos pères nous ont élevé comme ça et on peut faire aujourd’hui le constat dramatique de cette masculinité. Je vous renvoie vers l’article de Slate : Si on éduquait les garçons comme des filles, cela coûterait moins cher à l’État. Le résultat à l’époque c’est qu’on était gonflé à la testostérone et qu’on s’invectivait à travers nos blogs interposés.
Le mouvement metoo a eu le mérite de libérer la parole et de faire comprendre à une partie de la population masculine, je l’espère, que nos comportements sont déviants, ne sont pas normaux. J’ai écrit en introduction que finalement j’avais décliné l’invitation d’Antistress pour un billet commun, et c’est principalement pour cette raison. En vingt ans, j’ai changé, je ne suis pas forcément fier des propos tenus ou des postures choisies, celle d’un abruti. Le billet doit de plus être produit sur LinuxFr qui pour moi ne correspond pas à un lieu bienveillant et c’est ce qui me permet de prolonger sur le paragraphe suivant.
Je note d’ailleurs que ceux qui ont réussi à tenir la distance, s’implanter de façon durable dans le territoire, sont ceux qui ne sont pas tombés dans ce piège et qui ont présenté l’image d’une association bienveillante et positive. Je pense bien sûr à l’association Framasoft.
La pureté militante
L’actualité, au moment où j’écris ce billet, donne un peu d’eau à mon moulin : passage en Seine est annulé. Le festival est orienté autour de la thématique de la sécurité, de l’informatique, de la démocratie et j’en passe. L’édition 2025 vient d’être annulée, vous trouverez l’explication sur la page officielle du site. Comme on peut le comprendre, les querelles sont internes, des désaccords qui poussent des gens à des comportements néfastes.
J’avais écrit dans mon billet de retour sur Mastodon :
Et c’est aussi cela Mastodon, le pays de la bien-pensance. Sur Mastodon dans les instances francophones mieux vaut être végan, féministe, faire du vélo, manger bio, voter à gauche.
À l’époque, la pureté militante à savoir l’injonction à avoir un comportement parfait dans certains cercles militants se traduisait par un élitisme débile quant à une utilisation maximale des logiciels libres. On en arrivait à faire tourner des lignes de commande pour vérifier quels étaient les paquets non libres utilisés sur les machines. Et bien sûr de stigmatiser les « gens pas assez libres ». On voit d’ailleurs que c’est un problème qui perdure aujourd’hui. Frédéric Bezies annonce son passage sous Windows, et s’attend à un « flame » dans les commentaires. Et effectivement, si on avait été dans les années 2000, j’aurais été le premier à le dézinguer. Peut-on lui donner tort à Fred quand il fait au moment où j’écris ces lignes 52 commentaires dont celui-ci, alors qu’il s’agit d’un choix personnel.

Oui, j’insiste, une autre époque, un autre homme.
Héritage ?
Nous sommes en 2025 et je pense qu’aujourd’hui les gens de notre âge, ceux qui ont des passifs bien lourds, des dinosaures, n’ont pas forcément droit au chapitre. Il me paraît évident que la place est aux jeunes, c’est certainement à eux de faire mieux que ce que nous avons pu faire. Car de façon très subjective, j’ai quand même l’impression que nous avons raté l’objectif. Rater l’objectif, ce n’est pas un Linux à 40% de part de marché mais offrir une visibilité positive à Linux et au logiciel libre.
Aujourd’hui, j’ai l’impression que le Linux popularisé de ces années a disparu. J’ai l’impression que tout s’est contracté autour de Framasoft et peut-être de quelques personnalités qui font du libre, en tout cas sur Internet. Il serait faux de dire que tout a disparu, quand je vois ces collégiens qui distribuent des PC sous Emmabuntus, on sent que la philosophie est bien présente sur le territoire mais qu’elle a perdu peut-être une partie de sa visibilité. Je pense que c’est aussi le phénomène des réseaux sociaux. À l’époque, dans la blogosphère libriste, on se connaissait tous. L’arrivée des réseaux sociaux a paradoxalement créé de l’isolement. Pas si paradoxal quand on sait que les gens n’ont jamais été aussi seuls.
On peut donc avec l’âge, avec l’expérience expliquer les réussites mais surtout les ratés. Si c’était à refaire, mais malheureusement c’est trop tard, j’aurais évité toute forme de troll et d’agressivité même si troller c’est rigolo quand c’est bien fait. Le plaisir de faire le bon mot ne justifie pas la méchanceté et la stérilité du propos. C’était inutile. Dans l’article Mort de Windows 10. Pourquoi je ne conseillerai pas Linux ? j’ai pu témoigner de mon expérience quant à l’inutilité d’avoir tenté « d’évangéliser » des gens qui ne voyaient dans Linux que l’opportunité d’avoir de la maintenance gratuite. En fin de compte, j’aurais dû favoriser l’entre-soi, j’aurais dépensé moins d’énergie. La jeunesse, la testostérone et la volonté de bien faire.
En fin de compte le Fediverse avec un peu de maturité c’est quand même the place to be quand on veut s’intéresser un peu au libre. C’est certainement là bas qu’il faut faire un peu de lien, voir comment on peut aider, dépanner, des gens qui sont impliqués, qui s’intéressent.
La mort du planet libre ou l’illustration du manque de passage de témoin et des passions qui meurent
La toile est un cimetière de blogs, d’url en 404, de sites à l’abandon. J’ai souvent exprimé ici mon désintérêt grandissant pour l’informatique. Dans le billet de Frédéric cité plus haut il dit :
J’atteins aussi un certain âge où j’ai moins envie de bidouiller un peu trop souvent.
C’est un constat qu’on voit de façon assez régulière dans ceux qui ont tourné la page. Nous avons fait de l’informatique un but, aujourd’hui il est devenu principalement un moyen. J’ai plus de plaisir à faire du bricolage qu’à compiler un logiciel pour qu’il fonctionne de façon bancale. Ce qui est regrettable, ce n’est pas nécessairement la fin de cette passion, mais notre incapacité à la transmettre. On n’a pas vu arriver des jeunes pour monter des sites, pour faire des projets ou je ne les ai pas vu. J’évoquais la subjectivité plus haut, j’ai l’impression que la toile libre s’est raréfiée, qu’on voit désormais des journaux sur des activistes décédés, que ce sont les mêmes noms que je vois depuis des années.
Où sont les jeunes libristes ? Qui sont-ils ? Est-ce que le libre est important pour eux ou ce n’est qu’un moyen ? Autant de réponses qui restent en suspend et qui interpellent quant à l’avenir de tout ceci si la relève n’est pas là pour reprendre le flambeau.
J’ai écrit tellement de conneries sur mon blog que je devrais faire comme toi et supprimer tout ce qui ne me correspond plus.
C’était pas mieux avant du coup.
Pour Fred j’ai cru a un poisson d’avril 🤣.
Je suis actuellement sous Windows 11 et ça tourne bien et correspond à peu près à mes besoins.
Comme Linux…
Il restera donc des blogs de vieux, des forums spécialisés et le fédiverse dans sa diversité quand tout sera écroulé.
Faut juste faire le ménage avant d’accueillir les nouveaux venus.
Je viens de monter un serveur IRC et ça marche toujours aussi bien.
Apres mon passage sur windows 11 au boulot il n’y a aucune chance que j’y revienne et pourtant je n’ai pas autant de satisfaction avec les distribs modernes qu’avant… J’erre à chaque fois.
Mais si techniquement nous ne sommes pas boomer, on doit être pas mal à être regardés comme des ovnis avec le libre au moment où tout devient plus fermé ou complexe …et où on voit des développements chaotique dans une industrie du jeu et de l’IT qui est aussi perdue avec les mirages de l’IA le vibe coding etc
Cet article est tout à fait juste. Je pense que les Fablabs sont des endroits où, comme je le fais, on peut transmettre sa passion à des jeunes (dans mon cas, le dépannage). J’enseigne beaucoup de choses à cet adolescent de 17 ans, qui est déjà très doué . De plus, il est très impliqué dans le Fablab. Comme je le disais à notre Président : la relève est assurée. C’est rare, mais ça existe. D’ailleurs, cette année j’ai suivi un atelier Python qu’il coanimait avec notre président (qui va sur sa 63ème année). Le vrai partage est là.