Donjon, la fantasy à la française

Pour comprendre le concept de Donjon, il suffit de citer quelques-uns des auteurs. Sfar et Trondheim pour les initiateurs. Sfar à qui l’on doit le chat du rabbin, pour la bande dessinée la plus connue. Mais aussi des bandes dessinées comme petit vampire ou vampire, avec pas mal d’humour absurde. Pour Trondheim, on l’avait déjà croisé ici pour Ralph Azham, il est un des maîtres de l’humour absurde. On pense par exemple aux aventures de Lapinot, ou à la masse de one shot totalement délirants. Et avec eux, Blain, Boulet, Larcenet et tout ce qui fait l’humour si particulier de ces auteurs.

On comprend alors que Donjon c’est de la fantasy, mais qu’il serait difficile de qualifier de parodie. En effet, les auteurs sont tellement forts qu’ils n’ont pas besoin de détourner les codes pour faire de la bande dessinée. Nous sommes donc très loin par exemple d’un Donjon de Naheulbeuk. Il s’agit d’un univers à part qui s’il reprend les codes de la fantasy pose des bases très personnelles.

Rien que la structure de la bande dessinée le montre puisqu’à l’origine, les auteurs avaient évoqué 300 tomes. On sait qu’il s’agit d’une boutade, cependant nous sommes dans cette démarche. En effet, la série principale est décomposée en trois parties. Avant le Donjon, l’apogée et la fin. Le premier tome commence à -99 pour finir à +111. Comme on peut s’en douter, il y a de très nombreux trous qui ne sont pas comblés et qui laissent parfois une forte place à l’imagination pour comprendre comment on en est arrivé là.

Donjon Potron-Minet

L’histoire commence avec Hyacinthe de Cavallère. Il s’agit d’un jeune homme innocent, fils de chevalier, que son père envoie chez son oncle, à la ville. Dès les premières images, la présentation de la tour paternelle nous fait comprendre que c’est le donjon, Hyacinthe le maître. À ce moment de l’aventure, nous en sommes pourtant très loin. Hyacinthe est un jeune homme doux, gentil, naïf, à l’esprit chevaleresque. Son oncle, handicapé et rejeté par la famille, a fait fortune grâce à la corruption et à de bonnes affaires. Il est aidé par Jean-Michel qu’il considère comme son fils, une crapule qui deviendra rapidement l’ennemi d’Hyacinthe.

Hyacinthe, dans ce monde d’injustice, devient un vengeur masqué, la chemise de la nuit. Il va sauver de nombreuses personnes et les ramener dans la tour de son père. Des gnomes constructeurs, par exemple, qui vont se lancer dans l’aménagement du château.

On peut considérer que l’histoire principale, c’est Zénith. Potron-Minet même s’il est écrit en même temps, fait figure de préquel. Il est intéressant de voir les éléments se poser dans la bande dessinée, parfois anecdotique comme la pipe du gardien. Il s’agit ici encore d’une des grandes qualités de la série, la cohérence entre les différents albums, plus de cinquante au moment où j’écris ces lignes.

Hyacinthe en chemise de la nuit et Jean-Michel

Zénith et parades

À la fin de Potron-Minet, Hyacinthe de Cavallère recrute Marvin un bébé dragon. Il va devenir l’un des deux personnages centraux de Zénith avec Herbert de Vaucanson. Le personnage de Marvin est assez particulier, c’est un dragon religieux qui ne peut pas attaquer quelqu’un qui l’insulte. Herbert quant à lui, au début de l’aventure, est un lâche, faible, un personnage qui fait indéniablement penser à Ralph Azham.

Zénith est certainement ce qui se rapproche le plus de la parodie d’Héroic fantasy. Le fonctionnement du donjon, les aventuriers qui viennent se faire tuer, et des objets magiques. Assez rapidement, Herbert va entrer en possession d’une épée magique qui refuse de lui obéir. Durant ses aventures, et un peu par hasard, Herbert monte en puissance et trouve de plus en plus d’objets qui entraîneraient l’apocalypse.

Donjon parades va se situer entre le tome 1 et le tome 2 de Donjon. Il s’agit d’aventures de Marvin et d’Herbert. Le ton, contrairement aux épisodes de fin de Zénith, est beaucoup plus léger. Par exemple, un parc d’attraction s’ouvre en face du Donjon, ou Herbert et Marvin partent déboucher la fosse du Donjon avec les enfants. Une histoire pleine de caca.

Si au départ la série est assez légère, c’est beaucoup moins le cas par la suite avec des événements dramatiques.

Herbert, Marvin et Hyacinthe devenu le gardien

Crépuscule ou la fin du Donjon

L’histoire démarre dans une prison avec un vieux dragon qui se fait appeler le roi poussière. On comprend qu’il s’agit de Marvin devenu vieux. Ce dernier décide de trouver le cimetière des dragons pour mourir, on se doute que cela ne sera pas aussi simple. La mort ne veut pas de lui, il va affronter Herbert, devenu le grand Khan, un despote. Herbert est possédé par une entité noire, il détient les sept objets de pouvoir et porte sur lui le poids de la terre. Au sens propre, sinon elle se disloque.

Parmi les personnages qui font leur apparition, on notera Marvin Rouge. Marvin Rouge est rouge comme son nom l’indique et c’est un lapin. Lors d’un tome, Marvin explique qu’il reviendra un jour massacrer le village des lapins racistes qui l’ont humilié. On imagine que c’est chose faite puisque chaque lapin qui né rouge est appelé Marvin. Marvin Rouge est un jeune lapin particulièrement courageux et intrépide. Le problème, c’est que le physique ne suit pas. Il se fera construire une armure façon Iron Man et aura une relation avec la fille d’Herbert. Il s’agit de l’un des personnages centraux de cette nouvelle aventure.

Crépuscule est plus difficile d’accès que les autres séries. En effet, lorsque le monde se disloque, l’aventure devient moins cohérente, moins carrée. En effet, l’absurde va beaucoup plus loin, beaucoup trop loin. Car, l’une des forces de Donjon c’est de produire une bande dessinée avec du grand n’importe quoi, mais tout de même de garder une ligne directrice. Ici les personnages finissent par errer pour une aventure moins passionnante, sans but.

Donjon Monsters et Antipodes pour compléter l’univers

Avec une série qui potentiellement devait compter 300 tomes, on aurait pu en rester là. Pourtant, les auteurs ont fait le choix de créer la série antipodes avec les numéros -10.000 et +10.000. Je trouve que c’est regrettable. En effet, il y a tant de trous à combler dans les épisodes qu’il était inutile de rajouter des séries supplémentaires. Antipodes – se situe bien avant les événements du donjon. On découvrira de façon assez amusante comment les animaux ont obtenu la parole.

Pour antipodes +, on se retrouve avec Robert de Vaucanson, le dernier des Vaucanson. Un canard rouge qui n’est pas sans faire penser à Donald, en plus musclé. Nous sommes dans le futur, et c’est donc un univers composé de méca mais encore de démons que nous retrouvons. Robert est mécanicien, il travaille pour son oncle, plutôt violent, il va très rapidement se retrouver recherché pour un crime qu’il n’a pas commis. Alors que pour Antipode -, on comprend rapidement le lien, les animaux qui parlent, pour Antipode +, le lien avec la série est plus subtil, il apparaît à la fin du tome 2.

Les deux séries sont plaisantes, si Antipodes – partage de nombreux points communs avec la série d’origine, pour Antipodes +, c’est différent. Beaucoup moins absurde, plus carré, plus violent. Néanmoins, la série intrigue et on a envie de voir la suite.

La série Dunjon Monsters se présente comme des tomes qui racontent des histoires de personnages annexes dans la bande dessinée. Ce n’est pas exactement vrai. Si effectivement on apprendra pourquoi Jean Jean est coupé en deux, parfois les albums s’intercalent dans les trois séries pour apporter des compléments. Par exemple, on sait qu’Herbert finit par relâcher l’entité noire, mais on ne sait pas comment. On le verra dans un des épisodes. Il s’agit ainsi d’une série qui apporte un éclairage sur certains événements, une espèce de supplément.

En conclusion

En 2014, la série donjon s’arrêtait. Elle laissait de toute évidence les lecteurs sur leur faim. Tant d’événements, tant d’histoires, tant de chemins. Avec sa reprise en 2020, je regrette que les auteurs n’aient pas la volonté de fermer certains chapitres plutôt que d’en ouvrir d’autres. En même temps, avec des gens qui partaient sur 300 tomes, on se dit qu’il aurait été difficile d’en faire autrement.

En lisant les commentaires, on voit que de nombreux lecteurs se plaignent d’une baisse de qualité. Pour ma part, je trouve que tout est bon, j’ai juste du mal à adhérer à la fin du donjon. En effet, à partir du moment où l’entité noire intervient, que la terre se disloque, je trouve qu’il est beaucoup plus compliqué d’entrer dans le délire des auteurs. Donjon avait, je trouve, malgré l’absurdité, une facilité à entrer dans l’univers. Cette période va un peu trop loin pour moi.

Il en reste l’une des bandes dessinées les plus originales, très loin des standards qui montre qu’en France, on sait faire quand même les choses pas comme les autres.