La bande dessinée reste pour ma part l’un des derniers arts majeurs quand tout s’effondre. La bande dessinée est capable de produire des œuvres originales et de véritables génies. Manu Larcenet fait partie de ces individus. Larcenet, c’est l’homme qui aura écrit pour fluide glacial, capable de faire de l’humour totalement absurde. Mais c’est aussi celui qui remporte le prix du meilleur album au festival d’Angoulême avec le combat ordinaire. Même si c’est cliché de le dire, lire le combat ordinaire à trente ans pour un homme, c’est une claque. La claque de lire l’intégralité de ses doutes existentiels écrits par quelqu’un d’autre. Je vous propose les grandes œuvres plus que l’humour absurde que je réserve pour un billet dédié.

Avant tout, il faut savoir que Larcenet est bipolaire. Plus de 25 ans de psychanalyse, l’homme se sait malade, il se soigne de ses névroses. S’il n’utilise pas la bande dessinée comme thérapie, chacune de ses œuvres décrit souvent ses angoisses. On ne s’étonnera pas de voir de grandes similitudes entre certaines œuvres, souvent autobiographiques.

Blast, le thriller par Larcenet

L’histoire commence dans un commissariat. Un homme obèse se tient face à deux inspecteurs. Le dossier est lourd, ils savent qu’il est fait, qu’il ne pourra plus partir. Ils veulent pourtant comprendre comment il en est arrivé là. Polza Mancini, 38 ans, auteur, bascule du jour au lendemain dans la clochardise suite à la mort de son père. On suit l’itinéraire de l’homme sur quatre tomes et 800 pages, son errance avec cette interrogation : qu’a-t-il bien pu faire à Carole ?

La force de la bande dessinée, c’est de nous tenir en haleine sur 800 pages alors qu’il ne se passe pas grand-chose. Nous suivons Polza dans ses aventures, dans ses rencontres. Des ZAD, des SDF, des dealers, des asiles psychiatriques, un monde bien noir. Larcenet a écrit ces albums en 2009, il est à cette époque un auteur connu et reconnu. Dargaud la maison d’édition, lui a laissé quartier libre. Du noir et blanc, coupées par des pages de couleurs, des dessins d’enfants, ceux des enfants de Larcenet.

Le blast est la sensation que recherche Polza. Une espèce d’extase totale dans laquelle il bascule, une forme de transe où il voit les statues de l’île de Pâques qui illustrent la couverture. C’est dans ces scènes de blast que Larcenet utilise les dessins d’enfants qui cassent totalement avec le style sombre de la bande dessinée.

Blast est une réussite à de nombreux niveaux. La liberté dont a pu jouir l’auteur lui permet de faire une bande dessinée descriptive. La forêt, des animaux, des pages sans dialogue, Larcenet prend son temps pour poser son univers. Larcenet lorsqu’il donne des interviews, explique qu’il refuse d’être mis dans des cases. Il a fait de l’humour, de l’introspectif, il signe ici son premier thriller haut la main.

Le combat ordinaire

Marco est un photographe en panne d’inspiration. Névrosé, il fréquente un psy chaque semaine, joue aux jeux vidéos et fume des joints avec son frère. Avec l’ouverture de la bande dessinée dans le bureau d’un psy, Larcenet donne le ton. Il va nous passer toutes ses névroses, comme la peur de conduire sur l’autoroute, le RER, la peur de la mort, la peur de la paternité. On retrouve de nombreux points communs avec Blast. Dans la bande dessinée, le père de Marco est atteint par la maladie d’Alzheimer, il se sait condamné.

Alors que dans Blast, on a un fil conducteur, avec l’enquête de police qui permet d’installer un suspense, le combat ordinaire nous transporte de façon différente. La force de l’album, c’est de prendre cinquante chemins différents, un peu comme dans la vie. Marco découvre que son père a fait l’Algérie française. Marco en panne d’inspiration, photographie les ouvriers du port, nous montrant le chômage, la précarité des classes. Enfin, Marco tombe amoureux et nous communique sa peur de l’engagement, des responsabilités.

C’est tout ça le combat ordinaire, c’est la vie des hommes qui nous est racontée. Oh, pas celle du super héros, de vous, de moi, de celui qui hésite. Broder autour d’une histoire pareille, ils sont peu à être capables de le faire.

Le retour à la terre

Dans le combat ordinaire, Marco s’installe à la campagne. C’est là qu’il rencontre sa compagne. On sent que c’est un sujet qui le touche au point d’en avoir fait une bande dessinée avec Ferri. Ferri qu’on a déjà croisé ici comme auteur de la reprise d’Astérix et Obélix. On retrouve donc un auteur de bande dessinée, Manu Larssinet, très parisien qui s’installe à la campagne. La bande dessinée joue sur le décalage et sur les clichés entre cet homme qui n’a connu que la ville et qui découvre l’arrière-pays.

On retrouve bien sûr les phobies de Larcenet dans son personnage même si la bande dessinée, coupée en strips, se veut humoristique. Il participe à un concours de tronçonneuse, il angoisse de se briser la nuque. Il se trouve avec l’ermite du village un psy. L’homme qui lui parle par énigme est en fait l’ancien maire du village. Larcenet et Ferri créent leur galerie de personnages à l’instar de l’ermite. Le chasseur qu’on ne comprend pas, le maire du village, la vieille voisine qui fait peur.

Comme pour le combat ordinaire, la question de la paternité est au centre des premiers albums, et l’arrivée de l’enfant permet de relancer de nouveaux strips.

Le retour à la terre est un succès commercial, c’est aussi une des bd les plus abordables de Larcenet. Certainement en lien avec la scénarisation par Ferri. On évite en effet l’humour absurde façon fluide glaciale ou la bande dessinée réaliste.

Bill Baroud

Avant d’arriver au combat ordinaire, la bande dessinée de la reconnaissance et du sérieux, Larcenet est avant tout un auteur à l’humour absurde. Avec Bill Baroud il nous offre un agent du FBI qui parodie Bob Morane ou James Bond. Pour vous donner le degré d’absurdité dans les histoires, on a par exemple : Bill Baroud remonte le temps pour faire maigrir Elvis. De cette façon, on espère redonner l’espoir aux États-Unis dans le futur. Bill Baroud affronte le dernier des Barbapapa, ou encore aider son ami PIF maudit par un marabout, le rendant allergique aux femmes. Bill Baroud doit sauver le président d’un terroriste qui veut changer les affluents de la Loire. Ou encore, Bill Baroud enquête sur le meurtre de Bart Simpson, froidement abattu d’une balle dans la tête.

Certaines bandes dessinées, de fluide glacial, flirtent souvent avec le douzième degré. Je pense à Goossens ou Edika. Cela va tellement loin qu’il est parfois difficile d’y adhérer. En fin de compte, le délire de Larcenet reste plutôt accessible même s’il reste absurde. Les histoires courtes permettent au lecteur de ne pas s’ennuyer ou de s’enliser dans une histoire trop invraisemblable. Ainsi, la dynamique de la bande dessinée est maintenue.

Le Rapport de Brodeck

Le rapport de Brodeck est l’adaptation en bande dessinée par Larcenet du livre éponyme de Philippe Claudel paru en 2007. L’auteur a reçu pour cet ouvrage le prix Goncourt des lycéens. L’histoire s’ouvre sur un village, isolé, loin de tout. La langue employée fait penser à l’allemand, comme beaucoup de références à la guerre de 39-45, mais sans la citer. En effet, l’envahisseur qui prend possession du village dans les souvenirs de Brodeck ne porte pas de croix gammée, on fait référence à un empire. Pourtant, les similitudes sont très importantes, Brodeck est rescapé des camps. On notera d’ailleurs, avant d’entrer dans le vif de l’histoire, que Larcenet emploie une technique similaire à Maus. Les Nazis dans Maus étaient personnifiés par des chats, les juifs par des souris. Ici, les habitants du village ont des visages, l’ennemi ressemble à un monstre qui serait dévoré par des vers.

En ce qui concerne l’histoire, Brodeck, arrive dans l’auberge du village où sont présents tous les hommes. Il comprend qu’un drame vient de se produire. L’étranger, comme on l’appelait, a été tué par l’ensemble des hommes. Le maire lui demande d’écrire un rapport sur ce qui s’est passé. Il va ainsi retracer l’arrivée de cet étranger au village, mais aussi ses souvenirs dans les camps.

Le rapport de Brodeck évoque nécessairement la guerre de 39-45, la xénophobie et le comportement des hommes. Alors que dans Blast on pouvait trouver au travers de l’ironie, ou de certaines situations, un fond d’humour, le récit ici en est vide. Le rapport de Brodeck est une bande dessinée dure, prenante, bien pensée.

2 Comments

  1. L’album « la ligne de front » est magnifique, partant d’une uchronie farfelue mettant en scène Van Gogh militaire d’élite rappelé pour couvrir la grande guerre, l’histoire va passer de l’humour grinçant au fantastique sombre, un très bon moment de lecture pour ma part.

  2. Et il y a même d’autres one shot car Larcenet se renouvelle aussi dans le style, dans le type de récit sans jamais se rater et c’est rare.
    Un grand monsieur de la BD mais qui est finalement assez discret (on comprend un peu pourquoi à la lecture de ses thèmes)

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