Thorgal, XIII et Largo

En 2023, on pouvait lire dans le parisien que Jean Van Hamme avait vendu 45 millions d’albums en tant que scénariste. Dire que Van Hamme est une pointure du scénario serait un euphémisme. Je vous propose de nous attarder sur ses trois plus grand héros, Thorgal, Largo Winch et XIII. Ce qui est intéressant avec l’univers de Van Hamme, c’est qu’il a fini par lâcher les rênes. Contrairement à d’autres qui sont décédés et qui n’ont pas pu donner leur avis, on pense à Goscinny, Van Hamme a cédé ses droits de son vivant. Avec des séries qui se vendent en millions d’exemplaires, non seulement on a pu faire suite, mais on a développé des spin off. L’idée étant toujours d’en donner plus aux fans qui achètent encore et encore pour faire rentrer un maximum d’argent dans le tiroir caisse.

Il est donc intéressant de voir comment ces séries traversent les époques, les auteurs, comment des héros taillés dans la masculinité des années 80 ont évolué pour le meilleur ou pour le pire. Par exemple dans l’album entre terre et lumière, Jolan se prend pour un dieu en devenir, Thorgal lui colle une fessée sous le regard amusé de sa mère. Nous sommes en 1996 et c’est normal, comme quand François Bayrou colle une gifle à un jeune garçon en 2002 qui lui fait les poches.

Et de la même manière, un Jolan qui à peine âgé de 14 ou 15 ans perd sa virginité avec une déesse largement plus âgée que lui, ça interpelle un peu, on est dans le détournement de mineur. Pas si vieux pourtant, nous sommes en 2010, et pourtant depuis l’affaire Bastien Vivès qui a conduit l’auteur au tribunal, entre autre pour Petit Paul, pas sûr que ça passerait en 2026.

Quelle place ainsi, pour ces trois mâles alpha dans notre univers de bande dessinée. Dinosaures ou encore actuels ?

Thorgal, le bon.

Avec ses trois séries phares, il a bien fallu que Van Hamme joue la différence. Dans les personnages bien sûr, dans les univers aussi. Thorgal se déroule chez les vikings et puise dans la mythologie nordique. Mais aussi dans l’architecture de la bande dessinée. Alors que XIII fonctionne dans une série, en continu, avec son lot de cliffhangers, Largo Winch c’est par diptyque. Pour Thorgal la construction est épisode après épisode pour une bonne partie de la série avec parfois des cycles de trois ou quatre tomes. Ce qui est le plus frappant chez Thorgal, c’est de voir que tous les malheurs du monde s’abattent sur lui. Alors que XIII et Largo Winch sont des aventuriers, Thorgal aspire à vivre paisiblement avec son épouse et ses enfants. Assez rapidement, il quitte le village du père d’Aaricia pourtant fille de chef viking, pour trouver un endroit tranquille où il sera fermier. Thorgal ne cherche pas les problèmes, il les attire.

On apprendra rapidement que Thorgal est un enfant des étoiles. Cet élément va avoir une conséquence directe sur sa descendance qui va posséder des pouvoirs magiques. Pour le reste, Thorgal est maudit, on lui refuse le bonheur. Alors qu’il pense avoir trouvé la paix, à chaque épisode un nouvel événement dramatique apparaît. Notre héros va vivre de très nombreuses aventures, certaines en lien avec son histoire de fils des étoiles, d’autres en lien avec sa malédiction qui lui colle à la peau. Des monstres, des territoires inconnus, autant de défis à relever pour espérer trouver un peu de paix.

Thorgal est un personnage que je trouve plutôt singulier dans la bande dessinée franco-belge adulte. En effet, Thorgal c’est le père de famille, heureux en ménage qui n’a d’yeux que pour sa femme. On pourrait le comparer à des familles de super héros américains de chez Disney puisque les enfants vont développer des pouvoirs. C’est un postulat que je trouve intéressant et plutôt osé puisqu’on pourrait se dire que dans cette posture, on casse les potentielles aventures amoureuses qui donne du sel à l’aventure. Thorgal est aussi le type le plus droit dans les bottes de toute l’histoire de la bande dessinée. Il ne prend jamais de vie de façon inutile, il n’hésite jamais à mettre une bonne claque aux gens qui le méritent afin de leur remettre les idées en place.

Pourtant, on a su trouver une faille dans la carapace de Thorgal avec Kriss de Valnor. Dans le tome 9, les archers, fait l’apparition de Kriss de Valnor. Le personnage est suffisamment important que cette dernière hérite de son spin off. Ce ne sera pas la seule, à l’instar de XIII lorsque Van Hamme a stoppé la série, l’éditeur a multiplié les séries parallèles. Kriss de Valnor est une voleuse que Thorgal rencontre dans un concours d’archer. Femme fatale, ils se recroiseront de nombreuses fois dans les aventures du guerrier. Dans des circonstances que je ne spoilerais pas, elle aura un enfant de lui : Aniel. Elle est l’un des personnages phare de la série, car elle est finalement le contraire de Thorgal et de son épouse. C’est ici qu’on voit que Thorgal est une série très manichéenne, Aaricia la blonde, Kriss la brune, l’une symbolisant la pureté, l’autre le mal.

D’après Wikipédia, de 1980 à 2018, Thorgal c’est 16.6 millions d’exemplaires. Difficile d’abandonner, pour un éditeur, un succès commercial. C’est donc Van Hamme qui a décroché le premier puis au tour de Rosinski le dessinateur. Pour ce dernier, j’ai envie de dire qu’il était temps. Le trait dans le Cycle des mages rouges se détache trop de la bande dessinée pour ressembler de plus en plus à de la peinture. La reprise du dessin par Fred Vignaux est pour ma part positive. Le dessin plus épuré se rapproche du Thorgal des débuts.

En ce qui concerne l’histoire, j’aurai finalement tendance à donner raison à Van Hamme. Alors qu’on pourrait penser l’auteur aigri, critique sur la reprise de son travail gratuitement, il dit quelque chose de très vrai : Thorgal était très personnel pour moi et il faut vraiment avoir la mentalité du conte qu’apparemment ils n’ont plus. Le scénariste a raison, le cycle des mages rouges pour ne citer que lui emmène Thorgal dans une ville qui s’apparente à Bagdad. On y voit pour la première fois l’apparition du christianisme dans la bande dessinée. Presque, j’ai envie de dire des faits historiques. L’ambiance tourne au glauque et au sérieux. Ce que je trouve de bien dans Thorgal c’est la légèreté de la bande dessinée, cet esprit de conte. Sur ce cycle, Aniel possédé par l’incarnation de son aïeul, pas très original, se transforme en chef religieux et fanatique. Thorgal est tenté pour la première fois par une autre femme. La bande dessinée perd de son charme, comme Astérix, comme les autres, il aurait mieux valu tuer les héros.

On se rend compte que la reprise de personnages existants, c’est se soumettre à des codes que les nouveaux auteurs essaient de casser. Compréhensible, car en plus de quarante ans, le lectorat évolue, mais tous les codes ne sont pas bons à casser, comme la fidélité de Thorgal. Pourtant, lorsque Yves Sente reprend la série en se focalisant sur les aventures de Jolan, l’idée aurait pu être intéressante. Un héros tout neuf, un passé relativement facile à écrire, on aurait pu avoir le vent de fraicheur qui aurait fait du bien à la série. Malheureusement la piste n’a pas été exploitée comme elle aurait dû pour nous offrir un Thorgal à rallonge.

Trois séries sont écrites à l’heure actuelle. La jeunesse de Thorgal, Kriss de Valnor et Louve. Louve est la seule fille de Thorgal. Alors que Jolan, son fils ainé, joue un rôle prépondérant dans ses aventures au point de l’accompagner, Louve est au second plan. Les auteurs ont dû trouver que c’était rendre justice que de lui consacrer une série. La jeunesse de Thorgal est une série complète qui va se centrer sur Thorgal avant son mariage avec Aaricia. La série est actuellement en cours et compte onze tomes. Alors que le premier album aurait pu nous laisser supposer, une série de one shot ce n’est pas le cas. Sur une très longue partie, l’enjeu principal sera le mariage d’Aaricia avec un riche viking. En effet, on peut se demander pourquoi Gandalf le fou qui déteste Thorgal a laissé sa fille l’épouser alors qu’il est déshérité. Dans cette histoire, on découvre comment Slive la première « femme des étoiles » que rencontre Thorgal a été enfermée. Le dessin fonctionne, l’histoire pas trop mal non plus même si je trouve que le sauvetage d’Aaricia traine en longueur.

Le spin off autour de Kriss de Valnor permet de combler des trous dans l’histoire de la bad girl de la série. Alors que Kriss blessée se sacrifie pour sauver Aaricia, sa famille, mais surtout son fils, comment survit-elle ? Comment Kriss devient reine du nord ? Quelle est son enfance ? Autant de réponses qui nous sont données dans cette série particulièrement efficace. Enfin Louve, la petite fille. Le personnage étant un enfant, on ne s’étonnera pas d’avoir une orientation vers les Dieux, comme c’était le cas avec Thorgal enfant. Louve retrouvera la gardienne des clés ou les nains comme son père avant. Plutôt réussi comme Kriss de Valnor avec un esprit qu’on ne retrouvait plus dans la série originale.

À l’instar de Batman, Thorgal est un héros qui n’appartient plus à son auteur. Et comme pour Batman qui aura été ninja ou qui aura vécu des univers parallèles, désormais Thorgal explore d’autres possibilités. C’est ainsi qu’avec Adieu Aaricia, on retrouve un Thorgal vieux qui enterre son épouse. Sous couvert d’un « concept », différents auteurs vont s’approprier le personnage pour lui faire vivre de nouvelles aventures. L’occasion pour le lombard d’inonder un peu plus le marché des héros de Van Hamme… pour le meilleur ou pour le pire. Dans cette histoire, le serpent Nídhögg donne un anneau à Thorgal pour qu’il puisse revoir sa bien-aimée dans le passé. C’est dans l’enfance qu’il se retrouve et qu’il va vivre une aventure avec son double adolescent. Un tome parfaitement dispensable pour ma part. Pour les autres, c’est en dents de scie. Un album qui nous emmène chez les indiens ou un autre qui s’intercale dans la partie Shaïgan plutôt réussis, d’autres qu’on oublie aussitôt après les avoir lus.

XIII, la brute

Le premier album de XIII paraît en 1984 et avec du recul, on se rend compte de la modernité de Jean Van Hamme. Il nous offre un héros amnésique au cœur d’un complot dans lequel le président des États-Unis a été assassiné et dont il est le coupable désigné. Je trouve que c’est moderne, que cela nous renvoie à des séries comme 24 H, que les rebondissements sont parfaitement maîtrisés. Malheureusement, s’il faut attendre des années pour trouver l’essoufflement chez Thorgal, pour XIII ça arrive très vite.

Pitcher XIII, c’est assez facile. Il y a deux parties qui se distinguent. La première partie, c’est notre héros qui est embarqué dans un complot visant à déstabiliser l’ordre mondial. L’amnésie est parfaitement trouvée puisqu’on a l’impression d’être le personnage principal. On découvre en même temps que lui, les différents événements. La série tient parfaitement la route dans ce sens avec les interrogations quant aux personnages qui entourent notre héros. Ont-ils eux aussi un numéro tatoué sur la clavicule ? Qui est le fameux numéro I qui est à l’origine de ce complot ? On a donc cette histoire dans laquelle tout le monde cherche à tuer notre héros et en parallèle, la recherche des origines. XIII cherche à trouver qui il est et bien sûr ses motivations pour tuer le président des États-Unis.

L’ensemble est parfaitement ficelé et va trouver un certain nombre de réponses dans XIII contre I dans lequel on découvrira l’homme à l’initiative de l’assassinat du président. J’évoquais la série télé 24H avec un Jack Bauer qui déjoue les situations les plus tordues, c’est de l’amateurisme face à XIII. XIII empêche une guerre nucléaire, XIII se retrouve dans toutes les histoires de meurtres possibles et imaginables dont il est forcément l’accusé.

Alors que le personnage de Thorgal est un homme sérieux, fidèle, plein de qualité, XIII joue dans un autre registre. Il règle les solutions à coup de poings, toujours avec humour, n’hésite pas à utiliser la violence et à tuer. C’est d’ailleurs presque un réflexe chez lui. XIII est totalement égocentrique, tout tourne autour de sa personne, sa quête de recherche d’identité. Du côté de sa relation avec les femmes ce n’est pas mieux. Alors que Thorgal jongle entre Kriss et Aaricia, XIII jongle entre le major Jones sa régulière et toutes les femmes. La fidélité ne fait pas partie de ses principes, tout comme ne pas frapper une femme. Aucun problème dans cette série qu’on pourrait qualifier facilement de machiste. Mais quelle importante ? Frappées, bafouées ou humiliées, toutes les femmes sont folles de XIII et finissent dans son lit.

Avec XIII contre I, on a plus ou moins toutes les réponses, mais vous comprendrez bien qu’on ne va pas tuer la poule aux œufs d’or. XIII est un succès commercial et il était nécessaire d’aller plus loin. Durant ces premiers albums, on s’interroge sur quelques points sur le passé de XIII. Il a un trou dans son CV de six ans et il parle parfaitement l’espagnol. Que pouvez-vous bien faire notre héros durant cette période ? La révolution bien évidemment. Et nous retrouvons XIII surnommé à l’époque le Cascador à la recherche de son épouse de l’époque et à sauver le Costa Verde pour la seconde fois.

Ce qu’on peut reconnaître à Van Hamme, c’est de tout oser sans aucune honte. C’est certainement ce qui fait la force de la bande dessinée. Tout est possible, tout est absurde, tout est ridicule. Pourtant, Van Hamme le fait et ça passe. Durant cette escapade, XIII va retrouver son père biologique par le plus grand des hasards, tout est possible, je vous l’ai dit, qui va lui révéler les secrets de famille. Notamment, un trésor qu’il faudra bien récupérer. Je pense que dès le tome 12, on sent l’essoufflement dans la bande dessinée. Je crois que tout est parti tellement fort, tellement haut, qu’il était difficile de passer derrière. La série rebondit sur une nouvelle identité potentielle et essaie d’en finir avec un nouveau méchant à la fin de l’épisode 19 pour une vraie fin de cycle.

On notera que le tome 18, La Version irlandaise, que c’est la première fois dans la série que l’album n’est pas dessinée par Vance mais par Giraud, alias Moebius. C’est dans cet épisode qu’on connaîtra la véritable identité de XIII. Le tome 19, c’est un gros résumé qui passe son temps à faire des références aux albums 18 et 13. Cet album 13 est un gros dossier de synthèse dans lequel on a quelques planches explicatives, mais surtout beaucoup de texte pour faire un résumé sur l’intégralité des personnages qu’on a croisés. C’est un mécanisme qui revient très régulièrement dans la bande dessinée, on aime bien vous faire des résumés, ça ne coûte pas cher.

À l’instar des spin off de Thorgal, Louve, Kriss de Valnor ou encore la jeunesse, cette fois, c’est une succession de one shot avec XIII Mystery. L’idée, c’est de présenter toute la batterie de personnages qu’on a vu dans la série et de raconter leur histoire. L’enfance de Jones, comment la Mangouste est devenue ce tueur impitoyable ou l’histoire d’Irina la tueuse russe. Il s’agit d’une série « doudou » puisqu’elle nous replonge dans un univers bien connu et rajoute du contexte. Si on trouve des incontournables, je suis beaucoup plus dubitatif sur Billy Stockton, le compagnon d’asile de XIII. Le docteur Martha Shoebridge qui soigne XIII au premier tome et qui était en fait la maîtresse du président Sheridan dans leur jeunesse. Car c’est ici l’idée, c’est que chaque personnage s’imbrique encore plus dans le monde de XIII de manière plus ou moins réussie.

À l’instar de Thorgal, Van Hamme a fini par lâcher la série. On retrouve à nouveau Yves Sente qui a écrit pendant de nombreuses années la suite des aventures de Thorgal. Du point de vue de l’histoire, pas évident de rebondir sur une nouvelle aventure. XIII a récupéré le gros de sa mémoire, quelles sont encore les zones d’ombre ? Son enfance et même ses origines. On avait déjà vu une partie de l’abre généalogique de XIII avec les montres d’argent. On remonte désormais bien plus loin puisque XIII serait le descendant des pélerins du Mayflower. L’histoire est assez tordue mais finalement se tient. Toutefois, Sente est beaucoup plus sobre qu’un Van Hamme. Quand Van Hamme osait tout, on se retrouve avec un XIII plus âgé, pour lequel on fait des commentaires sur son âge. Fini les relations avec toutes les femmes, ici c’est même aucune femme, un XIII chaste qui n’a plus la punchline. De la même manière Youri Jigounov n’arrive jamais au niveau de Vance. C’est une bonne imitation mais on est très loin des avions, des grands espaces ou des magnifiques bâtiments, des femmes tout simplement.

On suit donc les aventures d’un XIII Canada Dry, ça ressemble à du XIII, ça a le goût, mais ce n’est pas du XIII. On lit parce que c’est tout de même plaisant, par habitude, mais avec le recul cela reste largement dispensable tout comme la série consacrée à Jones.

Largo Winch, le truand.

Les différences entre un XIII et un Thorgal sont plutôt évidentes. En ce qui concerne Largo Winch, c’est plus compliqué. Nous sommes dans un monde contemporain, dès lors les univers avec XIII sont similaires. Alors pour faire la différence, on en termine avec le monde du complotisme et militaire de façon générale pour embrasser le monde de la finance. Van Hamme a travaillé dans la finance et il utilise son expérience pour écrire des romans Largo Winch avant de passer à la bande dessinée. Largo Winch a une structure différente des autres bandes dessinées puisqu’elle se constitue uniquement de diptyques. Même si on fait référence obligatoirement aux événements qui se sont produits dans les précédents albums, on démarre par un album et on trouve sa conclusion dans le suivant.

Nerio Winch est un milliardaire, pas d’héritier, il possède un groupe conséquent. Il sait qu’il va mourir. Il part en Yougoslavie et se trouve un parent, Largo, un enfant, qu’il adopte pour en faire son héritier. Largo vit dans le plus parfait anonymat à l’écart d’une vie bourgeoise et facile. Largo a du caractère, il ne supporte pas les écoles privées et s’évade régulièrement. Il travaille dans un cirque, il fait des road trip en Asie, partout dans le monde. On construit donc un personnage de bad boy qui va devenir l’homme le plus riche du monde. Il partage quelques points communs avec XIII, l’amour des femmes, pas forcément pour les mêmes raisons, ici, on peut les qualifier souvent de vénales. Et bien sûr le goût de l’action. Largo Winch est un aventurier qui se retrouve toujours dans de mauvaises situations, un peu comme XIII. La différence certainement entre les deux hommes, c’est que le premier utilise l’action comme manière de faire quand il ne peut le régler par des opérations administratives, XIII, c’est son métier.

Le premier diptyque s’ouvre sur la mort de Nerio. Il se sait atteint d’un cancer et contraint un de ses « patrons » à le tuer pour éviter de mourir seul. Largo Winch est particulièrement mal entouré et on va se rendre compte qu’il va devoir renouveler son bureau. En effet, à chaque diptyque, on se rend compte que le méchant est issu de cet entourage proche. Trafic de drogue, tentative d’OPA, l’idée sous-jacente c’est de dénoncer des gens qui sont très riches et qui veulent encore plus d’argent.

Une des différences avec les autres bandes dessinées de Van Hamme, c’est la présence de Simon, un personnage phare qui a pourtant le même âge que Largo Winch. Dans Thorgal, Jolan est plus jeune, dans XIII Carrington ou Amos sont plus vieux. Simon est un voleur, à l’instar de Largo, il n’hésite pas à utiliser les chemins de traverse. Coureur de jupon, il apporte à la bande dessinée un côté « comique » qu’on ne trouve ni dans XIII ou Thorgal.

Largo Winch est une bande dessinée qui est capable de faire peser la pression sur le lecteur non plus dans des scènes d’actions, mais dans des situations d’angoisses financières. La bande dessinée est technique que ce soit dans le domaine financier ou même dans la fabrication de la drogue. Intellectuellement Largo Winch en demande plus qu’un XIII ou un Thorgal. Le dessin de Franck n’est pas sans faire penser à celui de Vance, les deux hommes partagent les beaux paysages, les bâtiments ou les femmes en petite tenue.

On n’échappera pas ici à cette version éculée des clichés sur les femmes. Prêtes à tout pour mettre Largo Winch et ses milliards dans son lit, la vénalité avant tout. Des trois bandes dessinées, c’est certainement celle-ci qui est la plus misogyne, chez Thorgal les femmes ont leur importance, chez XIII, Jones est son égal. Ici, c’est la catastrophe, les femmes sont des objets qui défilent entre les mains des deux hommes.

Alors que dans XIII, les situations les plus absurdes s’enchainent, que dans Thorgal, l’aventure sur la longueur prend son sens, c’est finalement la série qui montre le plus ses limites. Le diptyque nous entraîne d’un endroit à l’autre, d’un univers financier à l’autre. Il y a une nécessité de « casser » entre les albums afin de garantir le dépaysement. Un coup à Venise, un coup dans les casinos, un autre dans une prison au fin fond de l’Asie. On connaît Van Hamme pour ses situations totalement improbables, force est de constater que condensées dans deux tomes, c’est un peu trop gros. Largo Winch reste une bande dessinée agréable à lire, mais qui prend moins aux tripes que les autres séries. Il faut dire que la malédiction de Largo, beau gosse milliardaire, est moins pesante que d’être accusé d’un meurtre de président ou d’être maudit par les dieux.

Sur les deux précédentes séries, le changement de scénariste se sent. Éric Giacometti quant à lui qui reprend la série à partir du tome 21 rentre parfaitement pour ma part dans les chaussures de Van Hamme. Comme on peut le voir plus haut, il introduit une véritable modernité dans la série. Les téléphones portables deviennent omniprésents, les réseaux sociaux et les bad buzz. On décrit désormais Largo comme un ancêtre de l’entreprise face aux nouvelles technologies. Il est intéressant aussi de voir que l’éthique fait son apparition dans la bande dessinée, elle arrive même au premier plan. Les références aux conditions de travail dans les entreprises Winch sont relativement rares, Largo est désormais prudent quant au travail des enfants. Largo Winch entre avec Giacometti dans une véritable ère de modernité qui rend la bande dessinée moins ringarde, plus actuelle. On notera même une référence au mouvement #MeToo même si ici le successeur de Van Hamme ne fait pas mieux que l’auteur d’origine de la série. La femme reste largement vue comme un objet. À partir du tome 25, c’est Jérémie Guez qui reprend la série, trop tôt encore pour se faire une idée avec seulement un tome à son actif.

Stop ou encore ?

Les séries de Jean Van Hamme souffrent du même problème qu’Astérix ou toutes les autres bandes dessinées qu’on n’a pas le courage de stopper. Oui, j’ai pris un certain plaisir à me lire les trois intégrales et de voir comment les personnages ont évolué. Cela faisait en effet un certain temps que je les avais perdus de vue. Était-ce pour autant indispensable ? Est-ce que j’aurais raté quelque chose si j’en étais resté là ? On pourrait dire que c’est un peu vrai pour tout ce qui est culturel et que tout est dispensable. Pour moi, à part Largo Winch peut-être, ces séries ont perdu leur attrait, XIII plus que les autres. Je ne renie pas les qualités de tous les participants, auteurs et dessinateurs, mais il y avait tout de même une touche Van Hamme qu’on ne retrouve plus dans les nouveaux albums.

Pire, on a l’impression que les nouveaux auteurs resserrent le cœur de cible. Car en fin de compte à qui s’adressent ces séries ? À des hommes qui ont passé la quarantaine. Il est intéressant de constater que les trois héros vieillissent pour se rapprocher de leur lectorat. Et ce qui est amusant, c’est de faire le constat que malgré leur âge, ils restent les meilleurs, ceux qu’on n’arrête jamais. On irait caresser le mâle blanc dans le sens du poil pour lui faire acheter des albums, il n’y a qu’un pas que je franchis largement.

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