Le handicap à la Préhistoire

Il n’y a pas si longtemps, l’ONU a adressé un nouveau rapport à la France sur sa gestion des problématiques liées au handicap. Le rapport n’est pas élogieux et rappelle que nos sociétés ne sont pas encore au point sur ces questions. Sauf que le handicap, cela ne concerne pas seulement notre époque. En effet, le handicap concerne toute l’histoire de l’humanité, et ce, jusqu’à ces premières heures. Justement, allons voir ce que nous savons de la question du handicap à la Préhistoire. 

Définition

On ne peut pas faire l’impasse sur une définition du handicap. Le handicap est une interaction entre quelqu’un ayant des déficiences et des obstacles environnementaux et/ou comportementaux qui empêchent les concernés de prendre part à la société de manière égale aux autres. Cette définition permet d’inclure les deux modèles du handicap. Le modèle médical, c’est l’idée selon laquelle il s’agit d’une déficience due à un problème physique ou mental qui invalide une personne. C’est une notion donc plutôt individuelle. Et le modèle social quant à lui explique que c’est le fait que la société ne soit pas adaptée à ces situations qui créent le handicap. Par exemple, une personne en fauteuil roulant sera handicapé si un lieu n’est pas prévu pour, mais pas du tout si ce dernier est parfaitement adapté. Bref, le handicap est une notion médicale et sociale. 

En France, on estime que 12 millions de personnes sont concernées par le handicap et dans le monde cela serait un milliard de concernés. C’est un nombre important, mais il faut prendre en compte un détail. En effet, il y a une forte proportion de handicaps dits “invisible” c’est-à-dire qui ne se remarque pas au premier coup d’œil. En France, cela concerne par exemple 9 millions de personnes. Il faut aussi préciser qu’il y a plusieurs types de handicap : mentaux, moteurs, psychiques et sensoriels.

À présent que cela est dit, commençons notre voyage dans le temps.

Le Paléolithique

Débutons par le Paléolithique (-2 MA – 9600), la période la plus ancienne. Plusieurs sites ont permis des découvertes de squelettes concernés par le handicap. Rappelons quand même que nous ne pouvons identifier que les différences visibles sur les ossements. Une grande partie des handicaps nous échappent donc. 

Un premier cas notable se trouve en Espagne sur le site de Sima de los Huesos . Dans un réseau de grotte ont été retrouvés 28 squelettes. Celui qui nous intéresse est celui d’une jeune fille ayant vécu il y a 430 000 ans (Paléolithique inférieur) et morte à 10 ans. Baptisé Benjamina, ce squelette se caractérise par une déformation du crâne qui le rend asymétrique. La jeune fille souffrait d’une craniosynostose, une pathologie qui soude prématurément une ou plusieurs parties du crâne. Cette pathologie intervient dès la vie fœtale. Cela a eu pour conséquence de rendre le visage asymétrique. On estime que ces différences ont été visibles dès l’âge de cinq ans. Or comme l’enfant a vécu 10 ans, on peut supposer qu’il n’a pas été rejeté de son groupe malgré cette différence. Il faut ajouter que la craniosynostose s’accompagne souvent de retards cognitifs modérés.

Tout cela fait penser que l’enfant a eu besoin d’une surveillance importante et était moins autonome. Ainsi, le groupe aurait pris soin plusieurs années d’un enfant handicapé. Cela pourrait démontrer l’existence d’une compassion à cette période reculée.

Restitution du visage de Benjamina marqué par sa craniosynostose d’après Hélène Coqueugniot. L’enfant « différent » au Paléolithique. Les Nouvelles de l’archéologie, 2021.

En Israël se trouve un autre cas intéressant. Sur le site de Qafzeh dans une grotte, on a découvert 29 individus qui ont vécu il y a 100 000 ans. Parmi eux se trouve un enfant nommé Qafzeh 11 morts à l’âge de 12 ans. Son crâne semble se caractériser par une sorte de fracture. Une étude réalisée en 2014 a permis de créer un modèle 3D du crâne. Les chercheurs ont pu se rendre compte que la fracture a été provoquée par un accident ou un coup violent. Mais surtout, cela a causé des dégâts sur le cerveau de l’enfant. Tout d’abord, cela a impacté son volume crânien. En effet, malgré ses 12 ans, son crâne a le volume d’un enfant de six ans. De plus, le traumatisme a probablement touché la zone du cerveau qui gère la communication sociale.

Cela s’est probablement accompagné de crises d’épilepsies et de difficultés praxiques, c’est-à-dire des troubles de la coordination. Pour finir, il est possible qu’il se soit ajouté des troubles du langage et de la prise de décision. Pour survivre plusieurs années, il est très probable que cet individu ait eu besoin de l’aide de son groupe. Il y a donc là encore peut-être eu des soins et une attention particulière pour une personne en situation de handicap. 

Qafzeh 11 d’après Vandermeersch, 1970

Le site de Qafzeh nous réserve encore des surprises. En effet le groupe a inhumé l’enfant handicapé avec deux bois de renne sur le corps. Or c’est le seul site à avoir reçu un tel traitement. Peut-être que le renne était un animal psychopompe, c’est-à-dire dont la fonction est d’amener les âmes des morts dans l’au-delà. Quoi qu’il en soit, c’est inhabituel. Autre surprise, sur ce même site on trouve un enfant qui souffrait d’hydrocéphalie. Autrement dit, il avait un surplus de liquide dans le cerveau. Or lui aussi a un traitement particulier : il est inhumé avec un adulte. C’est une pratique rarissime pour cette époque. Il est possible que cela soit dans le but d’avoir un adulte protégeant un enfant affaibli dans l’au-delà. Nous avons donc certes des soins, mais peut-être même des rites particuliers visant des corps différents. 

Sépulture double de Qafzeh d’après un dessin de Dominique Visset ; Tillier 1995

Le Néolithique

Passons au Néolithique (6000 – 2300 av.JC) la période où apparaît l’agriculture et l’élevage. Parmi les sites que l’on peut évoquer il y en a un qui se trouve au Vietnam. 

Situé à 100 km au sud d’Hanoï au Vietnam se trouve une nécropole de la fin du Néolithique datant de 4 000 avant notre ère. On y a découvert 95 sépultures, parmi elles se trouve l’individu dit M9. Il se caractérise par un trouble congénital qui a provoqué la fusion de certaines de ces vertèbres. Ce à quoi s’ajoute une quadriplégie, donc une paralysie des quatre membres. Cette pathologie s’est au moins développée sur 10 ans, ainsi l’individu M9 a obligatoirement reçu une grande aide pour survivre alors une société qui aurait vraisemblablement accepté le handicap. Il aurait eu besoin d’aide pour se nourrir, trouver un abri, se laver ou encore pour être intégré socialement. Ce groupe doit en conséquence s’habituer à donner des soins et à prendre en charge les besoins de quelqu’un de dépendant.

Individu M9 d’après Marc F. OXENHAM, Lorna TILLEY,Hirofumi MATSUMURA, Lan Cuong NGUYEN, Kim Thuy NGUYEN, Kim Dung NGUYEN, Kate DOMETT, Damien HUFFER  ANTHROPOLOGICAL SCIENCE Vol. 117(2), 107–112, 2009

Ces exemples semblent montrer que les personnes handicapées, dans certaines sociétés préhistoriques, il y a eu des soins pour des personnes souffrants de difficultés. Il y aurait peut-être même eu des rites particuliers. De là à parler de compassion à l’égard du handicap il n’y a qu’un pas.

Vertèbres de M9 montrant son handicap d’après Marc F. OXENHAM, Lorna TILLEY,Hirofumi MATSUMURA, Lan Cuong NGUYEN, Kim Thuy NGUYEN, Kim Dung NGUYEN, Kate DOMETT, Damien HUFFER  ANTHROPOLOGICAL SCIENCE Vol. 117(2), 107–112, 2009

La compassion

Un pas certes, mais un grand pas qui peut être traître. La compassion c’est quelque chose de difficile à mesurer à partir d’ossements. Le soin est une activité qui peut se constater à partir des squelettes, mais il n’implique pas nécessairement la compassion. L’anthropologue Katty Dettwyler évoque 5 préjugés dans lesquels il ne faut pas tomber quand on parle de handicap préhistorique

  1. Un individu avec des pathologies invalidantes a survécu cela témoigne directement de la compassion d’un groupe. Ce qui est discutable puisqu’en admettant qu’il y a des soins ce n’est pas forcément de la compassion, cela pourrait aussi être un acte simplement nécessaire pour ne pas perdre un individu qui assure la survie du groupe.
  1.  Un individu ayant une déficience serait obligatoirement improductif et une charge pour l’entourage. Sauf que c’est pas si simple, par exemple une personne ne pouvant plus se déplacer aisément est encore capable de produire des outils de silex
  1. Un squelette présentant une pathologie démontre la présence d’un handicap. Nous avons parlé du modèle social du handicap, l’environnement joue un rôle très important. On ignore si pour la Préhistoire, il était facile, par exemple de vivre avec un seul bras. Il est donc très difficile de savoir qui était réellement handicapé.
  1. Maintenir en vie quelqu’un ayant de lourdes pathologies et difficultés est une bonne chose du point de vue du sujet . Sauf que l’on ignore si les soigneurs s’occupaient d’une personne consentante, ou même s’ils la traitaient bien.
  1. Il faut éviter d’estimer que tout le monde était autosuffisant. Ainsi la solidarité ne s’appliquait pas forcément seulement aux personnes âgées, malades ou handicapées, peut-être que certains groupes se partageaient les tâches et qu’il y avait des dépendances mutuelles même pour les gens valides.

Il  est donc nécessaire de rester prudent car la compassion ne laisse pas de traces. Ce que l’on pourrait interpréter comme de la compassion n’en était pas nécessairement. En réalité, le souci vient du fait que l’on a tendance à confondre cette dernière avec le soin. Le soin est un ensemble d’activités coordonnées dont l’objectif est de donner une protection, des ressources et de l’aide à une personne qui en a besoin que ce soit de manière temporaire ou non. La compassion quant à elle est un état émotionnel. Or l’un n’implique pas forcément l’autre. 

À cela s’ajoute l’idée que la société est divisée entre valide et invalide est moderne, rien ne dit qu’une telle distinction est existé. Katty Dettwyler souligne qu’à l’époque la validité était rare et temporaire. Il faut donc sortir de l’idée d’une préhistoire valido-centrée.

Conclusion

Que peut-on dire en conclusion ? Certaines découvertes montrent que des personnes parfois lourdement handicapées ont survécu plusieurs années. Cela semble prouver que le groupe les prenait en charge. Certaines populations ont même effectué des inhumations particulières pour les handicapés. Peut-on pour autant parler de compassion ? C’est un sujet sur lequel il faut rester prudent, on peut le supposer, mais le prouver est très difficile. Quoi qu’il en soit, le handicap a toujours existé, et les futures découvertes nous permettront sans doute de mieux comprendre ce sujet passionnant.

Pour avoir plus de sources et d’infirmation je vous renvoie à cette vidéo.

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