L’incal et son univers

Pour comprendre l’univers de l’incal, il faut préciser deux points : l’auteur et la période. L’incal est écrit dans les années 80, nous sommes dans une période euphorique où tout doit être sciences-fictions. J’avais déjà évoqué ce point avec le dessin animé Ulysse 31. Nous sortons aussi des années 70, sexe, drogue et rock and roll, beaucoup d’artistes ont été sous influence des drogues.

Ensuite, Alejandro Jodorowsky est un artiste complet âgé aujourd’hui de plus de 90 ans. Scénariste de bandes dessinées, acteur, mime, poète et mystique. On pourrait faire une comparaison avec un Dali, ces gens illuminés, passionnés, un peu fous. Rajoutons à cela certainement des expérimentations au LSD pour terminer le tableau. Par le fait, ces œuvres sont souvent psychédéliques. Nous ne sommes pas face aux scénarios d’aujourd’hui où tout est clair, il y a ici une part de délire. On retrouvait cette folie dans Valérian, sauf que Valérian reste un héros globalement lisse. Avec son univers Jodorowsky va plus loin, du sexe, des morts, de la violence.

Ces bandes dessinées ne sont pas à recommander pour un public jeune. La violence bien sûr, mais une certaine forme de bande dessinée plus difficile à appréhender. Des couleurs flashy, un dessin particulier, une histoire difficile à suivre. Les nouvelles séries autour de l’incal comme les Meta-barons répondent davantage à des critères d’aujourd’hui.

L’incal

L’histoire commence avec John Difool qui a inspiré le pseudo de l’animateur radio, un détective privé de classe R. Il est l’archétype du loser. Par le fruit du hasard, un extra-terrestre de l’empire Berg s’effondre devant lui. Avant de mourir il lui donne l’incal, une pyramide brillante dotée d’une conscience. Il lui explique que de l’incal dépend le sort de l’univers. Dès cet instant, Difool devient l’homme le plus recherché de la galaxie, tout le monde veut l’incal.

Il est particulièrement difficile de donner une trame pour la bande dessinée, tant ça part dans toutes les directions. Il s’agit en effet d’un grand délire intergalactique, un space opéra qui mélange la fin de l’univers, les dimensions parallèles, Dieu et j’en passe.

Lors de son échappée Difool va rencontrer ses nouveaux compagnons dont le meta-baron. Il s’agit du plus grand guerrier de la galaxie, il doit tuer Difool pour sauver son fils détenu par des rebelles qui veulent renverser le pouvoir. Le meta-baron comme on le verra plus loin va hériter de sa propre bande dessinée, je pense qu’aujourd’hui elle a plus de renommée que l’incal.

La galaxie est dirigée par l’impéroratriz un empereur et une impératrice siamois qui vivent dans un œuf. C’est un des personnages qu’on retrouvera dans les différentes séries qui gravitent autour de l’incal. Parmi les factions qui s’affrontent, les technos, des espèces de moines obsédés par la technologie et qui veulent la destruction de l’univers. Ici encore on aura droit à une série dédiée avec les technopères. Ils représentent les grands méchants de la bande dessinée.

Je n’ai pas évoqué pour la série le dessinateur, Moebius ou Jean Giraud, à qui l’on doit le western Blueberry, une légende. Si la bande dessinée est un classique, elle n’a pas franchement vieilli comme certains titres de cette période. J’aurais envie de dire que le délire omniprésent, avec un ensemble qui par miracle tient la route ne peut pas vieillir. La bd n’a pas misé sur le futur ou sur du concret. Elle n’est toutefois pas accessible à tous les publics.

La couverture de l’a dernière édition de l’intégrale

La caste des meta-barons

L’histoire de la caste commence par la fin, par le dernier des meta-barons qui intervient dans l’incal. Deux de ses robots attendent son retour, pour passer le temps l’un raconte à l’autre l’origine des meta-barons, mais aussi la lignée. On comprend alors pourquoi le dernier meta-baron ne voulait pas de fils, la tradition réclame en effet que le fils doit obligatoirement tuer le père.

On va donc découvrir durant cette série de huit tomes des meta-barons qui mènent des batailles extraordinaires, qui deviennent de plus en plus puissants. Et puis surtout des meta-barons qui ont des histoires d’amour passionnées. C’est une série qui est extraordinaire grâce à sa narration, graphiquement à couper le souffle, avec Juan Gimenez au dessin. On a des scènes de batailles spatiales parmi les plus riches de la bande dessinée franco-belge. Des personnages réussis et pour lesquels on connait le destin dramatique à l’avance. Il est à noter l’importance des femmes dans la série, elles sont à la fois amante, mais aussi mère.

Les meta-barons sont tous des personnages marquants, mais force est de reconnaitre que certains le sont plus que d’autres. Tête d’acier par exemple, le robot qui va chercher une tête de poète pour la mettre sur son corps est certainement l’un des personnages les plus intéressants de la série.

Ce qui est intéressant dans cette série par rapport à l’incal c’est la construction qui ne laisse pas de place au délire. Le scénario est carré. La force de la bande dessinée, c’est d’avoir conservé l’imaginaire avec une série très originale dans les univers, mais qui ne souffre pas des problèmes de structure de l’incal. Il s’agit de l’un des musts de la bande dessinée franco-belge.

Les technopères

Comme nous l’avons vu dans l’incal, les technos sont les grands méchants de l’histoire. Il s’agit des maîtres de la technologie. L’histoire est une biographie que raconte Albino le Technopère suprême. C’est un vieil homme qui dicte ses mémoires, il part à la découverte d’un monde plus heureux, loin des technologies, accompagné de 500 000 jeunes.

Son histoire débute par le viol de sa mère par des pirates, elle va mettre au monde trois enfants, il est l’un d’eux. Cette partie de l’histoire a de l’importance. C’est l’enfance et la montée en puissance d’Albino qu’on suit, mais aussi l’histoire de sa sœur, son frère et sa mère. La bande dessinée est donc construite sur l’initiation d’Albino qui va gravir les échelons de la secte techno. Il s’agit ici de l’ouvrage le plus critique de Jodorowsky sur la technologie et l’industrie, notamment celle du jeu vidéo. Il s’agit en effet de la première aspiration d’Albino devenir créateur. On y voit un jeu vidéo destiné à rendre les gens crétin, à les contrôler.

Du fait qu’une partie de la bande dessinée se déroule dans les mondes virtuels, elle est largement plus surréaliste que la caste. Néanmoins, à l’instar de la caste, le scénario reste clair. Si la bande dessinée est moins passionnante que les aventures des meta-barons, peut-être par cet aspect onirique, des rebondissements moins importants, cela reste du grand art. Le dessin de Janjetov est magnifique avec un côté informatisé qui colle parfaitement au contexte.

Des suites forcément tentantes mais pas forcément prenantes

La richesse de l’univers de l’incal est quasiment inépuisable. La force de la bande dessinée aura été de faire rentrer dans l’aventure des personnages puissants sans aucun développement. Le cas du meta-baron est certainement le mieux choisi, on vous place un super guerrier avec un contexte qu’on suppose lourd de sens mais sans en dire plus. La caste des meta-barons était légitime. Fort de ce succès commercial, et avec une fin du meta-baron qui correspond à la fin de l’incal, il était tentant de faire une suite à la série. Pas que pour cette série comme vous pouvez le voir avec ces miniatures, et même un préquel avec avant l’incal.

Méta-baron une suite en deçà

Meta-baron se déroule après les événements de l’incal. Le meta-baron s’ennuie, ne trouve plus de sens à sa vie. Il choisit de se positionner au-dessus de la planète d’origine de la caste : Marmola. Dans ce cycle supplémentaire de six tomes, il sera question de l’épiphyte avec laquelle l’aventure a commencé. Il s’agit en effet d’un carburant utilisé dans tout l’univers, sauf que celui-ci arrive à épuisement. Avec cette fin, la fin de l’univers. Un peu comme si on n’avait plus de pétrole du jour au lendemain, le parallèle est d’ailleurs palpable. Je peux difficilement en dire plus, si ce n’est souligner deux points. La boucle est bouclée ce qui est une pirouette habile. Il est vrai que le retour aux sources est bien vu. Néanmoins l’intérêt de la bande dessinée s’il reste important n’a rien à voir avec la série originale. On perd en intensité et en rebondissements.

Final incal, après l’incal, avant

Final incal et après l’incal, d’après ce que j’ai compris est la même série. Les deux premiers tomes ont en effet de fortes ressemblances. C’est la même histoire avec quelques parties différentes. Il s’agit cette fois-ci de John Difool qui doit sauver le monde de la menace mécanique. En effet, une aberration techno transforme les gens en robots et détruit toute forme de vie. Le délire va tellement loin avec un John Difool qui se divise en quatre, c’est incompréhensible, j’ai décroché.

Avant l’incal nous présente la jeunesse de John Difool, enfant de prostituée et d’escroc. On nous racontera comme il a grandi dans les bas fonds, le destin tragique de ses parents. Mais aussi l’obtention de sa licence de détective de classe R et sa grande enquête : pourquoi les prostituées n’ont pas d’enfants ? L’histoire tient parfaitement la route. Pas de délire ésotérique, avec une enquête qui nous tient en haleine sur les six albums. Le dernier tome donne quelques éléments d’explications de la série principale.

Pour aller plus loin une interview donnée chez Vice : Interview chez Vice

One Comment

  1. Jodorowsky, c’est aussi une adaptation bien fumée de Blueberry (la BD de Giraud alias Moebius, dessinateur de l’Incal), une adaptation non finie au grand dam des fans de Dune, etc.
    Anecdote pour le passant : Voici Sylvain Insergueix, grande figure du milieu de la librairie BD des années 70 à 2000 : https://lanceurs-alerte.fr/intervenant/sylvain-insergueix et sa tête doit te dire quelque chose 😉

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