Comme vous le savez, je vis dans l’Aude. À l’heure actuelle même si on n’en parle plus, la situation reste particulièrement complexe quant aux routes à emprunter. En effet, même si les inondations sont passées, le réseau routier est dans un état catastrophique. Se pose alors une question évidente, comme se rendre au travail le matin ? Une question indéniable, pour une réponse plutôt complexe.

Je peux faire le guide du routard des inondations

Notre histoire commence à Nîmes en 1988.

Les inondations de Nîmes sont certainement le point de départ des inondations telles qu’on les connaît dans le sud de la France. Ce qui a surpris à l’époque, c’était que cela touche de plein fouet une ville de 150 000 habitants. À l’époque, la différence avec aujourd’hui c’est qu’on n’était pas prêt, on n’avait pas conscience des phénomènes météorologiques. Nous sommes donc en 1988, j’ai 13 ans, je suis collège et on attend. Mon frère lycéen a le droit de quitter son lycée, une autre époque et a la grande idée de venir me chercher. Il avait 16 ans, vous imaginez la belle équipe qu’on pouvait former. On rentre à la maison, avec de l’eau jusqu’aux cuisses, on voit passer toutes formes d’objets dans la rue de la république devenue une rivière. Nous arrivons au boulevard Jean Jaurès, ce n’est plus jusqu’aux genoux, mais jusqu’aux épaules. Ce sont des pompiers qui nous font passer. Ma mère folle de joie de nous retrouver en vie, les rumeurs les plus folles courraient à l’époque comme les cimetières qui auraient explosés avec des cadavres de partout charriés par l’eau. On se rend compte qu’on n’avait pas eu la meilleure idée du monde. En effet, les bouches d’égout avaient sauté et on aurait pu finir à l’intérieur.

En venant m’installer dans l’Aude, un des départements les plus frappés par les inondations, il aurait été difficile d’y échapper. Ma problématique est d’autant plus complexe que je vis dans l’Aude, mais que je travaille dans l’Hérault à 50 km. Actuellement par exemple, on réalise que Pézenas et mon lycée n’ont rien, c’est une inondation qui frappe vraiment mon secteur. Je suis parti travailler dans toutes les conditions, parfois en alerte rouge, car il n’y avait tout simplement rien dans notre secteur. Difficile sans véritables raisons de ne pas prendre la route. Un jour par contre, je suis parti à Clermont l’Hérault pour un rendez-vous avec technicien pour une installation sur un serveur, et c’est ici que j’ai radicalement changé de posture. De l’eau qui montait, de l’eau sur l’autoroute, j’ai dit stop. Mourir pour aller au travail ou tuer son véhicule, à quoi bon ?

Dorénavant, je suis prudent, je prends réellement mes précautions, mais encore faut-il avoir les renseignements nécessaires pour être sûr ne de pas prendre de risque.

Une situation similaire à 2018

En 2018 on a eu des inondations assez significatives dans l’Aude, en tout cas suffisamment significatives pour qu’on arrive à cette situation.

Le moi est donc sur la commune de Saint-Pierre la Mer. Sur la partie en haut à droite, c’est l’Hérault et il faut traverser l’Aude, logique. Si vous regardez en direction de Narbonne, c’est aussi coupé. Cela veut dire que si vous prenez l’autoroute et que vous sortez à Narbonne, vous avez un lac qui vous sépare du massif de la Clape. Vous pourrez aussi observer le trait violet qui correspond à l’ouverture exceptionnelle de l’autoroute au niveau du Burger King de Vinassan. On peut ainsi désenclaver un peu les travailleurs, notamment ceux qui viennent de Gruissan qui sont forcés de faire un détour assez conséquent pour arriver à Narbonne.

En 2018 donc, nous étions dans une situation similaire, coupés du monde pour ainsi dire. La seule route praticable est celle de Coursan, que vous avez pu voir à la télé. La grosse différence à l’époque, c’est que c’était une alerte rouge. On pourra saluer ici l’action du préfet qui a anticipé dès le dimanche la fermeture des écoles, mais ce n’est pas une alerte rouge. Sur le principe, en alerte rouge, on reste à la maison sauf en cas de force majeure. J’ai un souvenir mémorable de cette période. Ma fille avait eu la bonne idée de s’exploser dans la cour de récré et de finir la cheville dans le plâtre. Le médecin qui devait lui ouvrir le plâtre nous explique que le rendez-vous est annulé, car sa secrétaire avait passé la nuit dans le bureau et qu’elle était en larmes. Il m’envoie donc à l’hôpital. Je prends ainsi cette fameuse route entre Coursan et Narbonne, les champs pleins d’eau, la sensation d’être sur le pont qui mène à l’île d’Oléron. On avait fini à Mac Do, une fois ma fille libérée délivrée, seuls dans le restaurant.

Pas d’alerte rouge, une alerte orange, un département de l’Hérault qui n’a pas les mêmes problèmes que moi à cinquante kilomètres. Une seule route accessible, la route de Coursan. Lundi, se posait le problème de la crue de l’Aude qui était annoncée à 17h, j’ai fait une demande à mon chef d’établissement pour rester à la maison. En effet, j’aurais pu me retrouver coincé sans pouvoir rentrer chez moi puisque c’est la seule route praticable. Mardi, en outre, avec 6 heures de cours et deux conseils de classe, je suis parti travailler. Pour éviter les embouteillages, car c’est la seule route fonctionnelle du secteur, j’étais à 6 heures du matin dans la voiture, je suis rentré à 20 heures. Je mets entre 40 et 45 minutes pour aller au lycée en temps normal, ici, c’est plutôt 1h10, ça commence à faire. C’est tellement tendu que des gens nous ont raconté avoir mis deux heures pour faire un Saint Pierre la Mer / Narbonne, 20 minutes seulement par les routes habituelles.

Des sites qui doivent te dire ce qu’il faut faire… ou pas.

Comme vous avez pu le voir plus haut, ma capture est issue de inforoute11. Ma problématique en vivant à quelques kilomètres de l’Aude, le fleuve mais aussi la frontière du département, c’est que je dois aussi regarder inforoute34. Ces sites, sont dans la même veine que Vigicrues, c’est vieux, c’est daté, l’information n’est pas donnée en temps réel et on ne sait pas d’où vient l’information. Voici l’exemple, le plus significatif avec la route que je prends au quotidien.

La capture a été réalisée au moment où j’écris ce billet. Cela veut dire que c’est en jaune, donc c’est praticable. La photo sur la droite est la photo représentant la situation hier. C’est l’équivalent d’aujourd’hui. Quelques explications. Ce matin, je suis allé à la mairie annexe pour demander justement une explication. Comment se fait-il que le site officiel, la référence vers lequel tout le monde renvoie, y compris la mairie, ne soit pas au courant de l’état de cette route. Il y avait le policier qui avait pris cette photo et selon lui inforoute11 n’est pas au courant des arrêtés municipaux, mais seulement des arrêtés préfectoraux.

Il faut donc tripler l’information, inforoute11, 34 et les municipalités sur le parcours. Allons sur le site de mon village.

Comme vous pouvez le constater, il n’y a absolument aucune information concernant les inondations. Sur l’application du village, ce n’est pas mieux, alors comment fait-on pour avoir les informations sur ce moment présent, sur les fameux arrêtés municipaux qui coupent les routes. Pas difficile, il suffit d’aller sur Facebook ou sur Instagram.

Et là, c’est franchement gênant. Ce qui est gênant, c’est de confier l’intégralité de sa communication à une boîte américaine qui ne respecte pas votre vie privée.

Souveraineté où es-tu ?

Je ne jette pas forcément la pierre à ma municipalité. Un peu tout de même et ce pour au moins deux raisons. La première, c’est que j’ai envoyé par le site un message pour demander où trouver l’information sur le site. J’ai fait remarquer que l’information était sur des sites américains et que je ne voulais pas de compte. On notera qu’il ne s’agit pas d’un club de foot ou de belote, mais d’une information qui concerne la sécurité des habitants du village. La seconde c’est que j’ai téléphoné à la mairie pour avoir l’information et j’ai dit que j’avais envoyé un mail pour dire que l’information n’était pas sur le site. Les secrétaires de mairie étaient dans l’embarras et elles ont dit qu’elles allaient le signaler. Quand je vois le joli site de mon village, je me dis qu’on a dû payer une blinde et que ce n’est pas si intuitif pour être autonome. Ou, il y a quelqu’un qui a la main sur le site et personne ne comprend rien. Moralité, alors que mon message date d’il y a trois jours, je n’ai pas reçu de réponse. Le site internet du village n’est toujours pas à jour, j’apprends en direct la réouverture d’une de mes routes… à moitié pendant que j’écris ce billet.

Si à une époque on aurait pu rétorquer que je n’ai qu’à faire comme tout le monde et me créer un compte, en cette période, il est peut-être temps de se poser les bonnes questions. Un article parmi d’autres :

source : https://www.frandroid.com/culture-tech/politique/2950557_trump-na-aucune-limite-il-peut-tout-couper-la-france-et-leurope-seraient-a-genoux-sans-ces-services-americains

Cet article rappelle que dans un contexte particulièrement toxique avec le président Trump, il ne faudrait pas grand-chose pour mettre l’Europe à genoux. Même pas la peine de tirer un missile, simplement nous couper les services. On pourrait imaginer que cette situation n’arrivera jamais, pourtant la société Huawei en a largement fait les frais. Et puis, avec Trump, tout est possible. Je ne vous fais même pas le topo sur notre souveraineté énergétique, sur la destruction de nos entreprises pour délocaliser et enrichir les patrons pour aujourd’hui avoir des pays qui ne font que dépendre des autres. On saluera les chinois bien plus intelligents que nous qui ont développé HarmonyOS pour échapper à iOS et Android.

Je fermerai cette parenthèse pour souligner que ce n’est finalement qu’une simple question de volonté. Comprenez qu’il ne s’agit pas de déplacer le site de la mairie sur un datacenter éthique et situé en France, mais de communiquer avec des outils qui sont indépendants de grosses boîtes américaines. Ce serait un petit geste, un effort, une prise de conscience. Et si cette prise de conscience se faisait de façon nationale en s’orientant vers le logiciel libre, dans l’éducation par exemple, ce serait un petit pas vers une souveraineté qu’il n’est pas impossible d’atteindre.

Je vis au Moyen Âge, vous aussi pour une question de choix politiques.

Si on fait donc la synthèse de la situation. Les outils qui me permettent de garantir ma sécurité sur la route ne le permettent pas. Les outils institutionnels sont totalement datés, ne sont pas uniformes sur le territoire. C’est un choix politique. Les solutions propriétaires en outre ne sont pas meilleures, si j’avais écouté Google Maps ou même Waze, j’aurais fini dans l’eau. Les deux services ont mis plus de 48 heures à s’adapter à la situation dans l’Aude. Si les solutions propriétaires sont mauvaises, tant pis pour elles, pour nous quelque part, mais que les inforoute soient mauvais c’est un choix politique.

Il faut en effet prendre en considération qu’on passe nos journées à nous bassiner avec la révolution de l’IA et que cette même IA pourrait être utilisée dans un contexte actuel. En effet, quand on veut trouver les piscines ou les cabanons qui n’ont pas été déclarés aux impôts, l’état est capable de sortir les grands moyens. Si je ne suis pas d’accord avec l’idée que la dette peut être infinie et qu’on ne peut pas comparer la dette d’un état et d’une entreprise, je reste convaincu qu’on fait des choix financiers. Allonger le départ de l’âge de la retraite, c’est un choix, une posture. Une posture qui ne réfléchit pas que le salarié usé de 65 ans fera reporter sa fatigue sur la sécurité sociale. Sans rentrer dans les grands débats politiques que je ne maîtrise pas, il y a tout de même des choix, des habitudes qui peuvent être changées et cela devient une urgence.

Mettre les technologies au service des hommes, pour les protéger pas pour leur faire payer des amendes, utiliser du logiciel libre en toute circonstance, prendre ses distances avec des outils américains.

Nous sommes en pleine campagne des municipales, et je serai tenté d’interpeller mon maire, les différents candidats sur la normalité de cette situation. Tout le paradoxe c’est que pour faire du bruit, pour être lu, pour être pris en considération, il faudrait aller troller dans les réseaux sociaux où logent les futurs candidats. Regardez donc l’absurdité de la situation, être présent sur Facebook pour demander à sa mairie d’arrêter d’utiliser Facebook. La route est franchement longue et pas forcément libre.

Edit : quelques jours plus tard

Alors que je rentre chez moi dans l’après-midi, une dame fait du porte-à-porte. Elle a les listes municipales dans la main et la liste du maire dans l’autre. Dans un contexte de station balnéaire, mettre des courriers dans toutes les boites aux lettres, c’est jeter du papier en l’air. En effet, nous sommes 1500 habitants à l’année et à peine plus de votants pour une capacité d’accueil d’environ 35000 à 40 000 personnes durant l’été. Je me permets donc de dire à la dame que je profite de l’occasion puisqu’elle va être amenée à voir le maire sous peu. Je lui raconte mon histoire et je lui dis que j’ai des convictions et que je refuse de m’inscrire sur un réseau social américain qui m’impose aujourd’hui de faire un selfie pour valider le compte. J’ai vraiment poussé la démarche au point de passer pour un illuminé. J’ai fait effectivement un long baratin sur la souveraineté et la dépendance aux outils américains qu’un fou qui veut prendre le Groenland peut nous couper dans la journée.

Je sens que la dame est irritée, gênée, elle me coupe régulièrement la parole. Elle veut mettre fin à la discussion, elle a certainement d’autres boites aux lettres à faire. J’insiste en lui disant qu’on a un site, qu’on a une application et qu’il s’agit de ma sécurité. Elle reconnait que la municipalité devrait faire un effort de communication, mais qu’il était hors de question de se passer des réseaux que tout le monde utilise.

C’est avec ce genre de raisonnement qu’on continuera de dépendre encore des USA. Mon reproche principal n’est pas tant la présence sur les réseaux, mais le manque d’investissement dans les outils dédiés. On notera comme vous pouvez le voir sur la capture ci-dessous que vient d’apparaître une case inondations. Il ne s’agit pas de donner l’état des routes, mais de préciser que nous sommes dans une situation de catastrophe naturelle. Le message envoyé par le biais du site internet est resté sans réponse.

Je m’interroge sur mon pouvoir de citoyen pour dénoncer cette situation, mais je dois reconnaître que je n’ai ni la volonté ni le temps. Je crois qu’avec une prise de conscience nationale, comme l’utilisation du logiciel Visio pour les agents de la fonction publique, finira par redescendre. À terme, on va certainement demander de limiter l’usage des plateformes américaines, encore faudrait-il qu’on déploie des instances Mastodon gérées par l’état. Un doux rêve.

One Comment

  1. Comme tu le dis, les solutions propriétaires ne sont pas meilleures : Elles se basent sur un minimum de civisme et d’altruisme, c’est à dire la déclaration des fermetures de route par les utilisateurs., encouragée par des rewards qui ne donnent pas droit à grand chose.
    De l’autre coté, on a des sites institutionnels qui manquent de moyens, de réactivité pour faire du temps réel. Qui fait quoi ? A priori, pas grand monde ne sait quelle voie suivent les informations. On retrouve ça aussi dans de grandes entreprises, à bien des égards. Le paradoxe c’est qu’on n’a jamais eu autant d’outils pour répondre à ces besoins mais qu’on disperse ses forces dans des concurrences et des outils (idem pour OSM, le libre, etc…). Il y a effectivement des décisions politiques mais j’ai peur que dans les temps actuels ça soit encore plus de recours au privé et propriétaire. L’état des routes se dégrade, on en construit même de nouvelles qui ne servent à rien quand on ne sait pas entretenir ce que l’on a…sachant que la baisse du parc automobile n’est pas pour tout de suite, malgré la baisse des ventes à prévoir.

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