Lectures, octobre 2023

L’action se déroule le 31 août 1997, date à laquelle on apprend la mort de lady Diana. Dans un pavillon de banlieue, dans la famille classique, différents personnages d’une même famille, à la veille de la rentrée scolaire. Un couple qui va se séparer et qui fait semblant de donner un dernier été normal aux enfants. L’ainée qui va rentrer au lycée, rencontre un garçon avec qui elle pense qu’elle peut aller plus loin. Le petit frère quant à lui joue à la princesse avec le voisin d’à côté qu’il voit en prince. Une attirance pour le maquillage, les belles coiffures et le petit voisin blond. En 1997, j’ai 22 ans, il est difficile de rester indifférent à cette bande dessinée. Le contexte particulier induira nécessairement de la nostalgie. Toutes les princesses meurent après minuit remporte le prix spécial jury jeunesse au festival d’Angoulême. Je ne sais pas si la période où l’on chantait du Lara Fabian réussira à faire mouche sur le public actuel. En effet, on comprend bien que dans cette bande dessinée, il est question d’éveil pour la jeunesse. Faire le choix de la fin des années 90, une époque sans internet ou presque, aura certainement du mal à captiver la cible, les jeunes d’aujourd’hui.

Zidrou est un auteur qui flirte souvent avec la nostalgie, les chroniques sociales. Avec l’obsolescence programmée de nos sentiments, c’est à la vieillesse qu’il s’attaque, sans pitié, de façon brutale. Ulysse vient de prendre sa retraite, de force. Veuf, il traîne autour de son ancien travail, fréquente honteusement une prostituée, va un peu au foot. Il constate les ravages de l’âge. Méditerranée, quant à elle, tient une fromagerie. Elle vient d’enterrer sa mère de longue maladie. Ancienne mannequin, elle a connu son moment de gloire en posant dans un magazine de charme. Elle aussi voit sa jeunesse envolée. Lorsque les deux se rencontrent, une relation amoureuse va naître, malgré leurs différences, malgré leur passé, leur âge, ils vont s’aimer. Une fois de plus, Zidrou fait mouche et nous renvoie une image de notre avenir qui fait mal. Malgré une fin que je trouve ratée, la bande dessinée sonne juste.

La vie de Grimr (la saga de) c’est un peu Germinal, c’est la catastrophe toutes les trois pages. Islandais, Grimr voit ses parents mourir sous ses yeux. Doté d’une force colossale, il est récupéré par un voleur qui voit en lui de nombreuses opportunités. Il l’élèvera comme un père, le mêlant à de nombreux trafics. Cet homme se fera assassiner sous les yeux de Grimr et c’est lui qui sera accusé, à tort. Grimr finira par trouver l’amour, mais comme vous pouvez vous en douter, cela se passera particulièrement mal. Un one shot long, passionnant avec un final qui surprend. Si vous cherchez une bande dessinée pour illustrer la méchanceté des hommes, celle-ci figure certainement dans le top cinq.

Timothé Le Boucher est jeune, né en 1988 et pourtant un talent considérable. Ces jours qui disparaissent est un carton dans les ventes et un succès critique mérité. Le Boucher est à la fois dessinateur et scénariste sur ses bandes dessinées, un trait reconnaissable pour des histoires généreuses. On sent l’inspiration manga dans le trait, dans la quantité de pages aussi.

Lubin est un artiste, bohème, il est dans une troupe de trapézistes. Une émission de télé, peut-être la chance de sortir de la précarité pour devenir un artiste reconnu. Un jour, il fait une chute. Il finit par se rendre compte qu’il a des troubles de la mémoire, des jours qui disparaissent. Ce qui aurait pu être une simple amnésie devient un dédoublement de personnalité. Lorsqu’il n’est plus conscient, c’est quelqu’un d’autre qui est toutefois lui-même, qui prend les commandes. Un homme rigide, ordonné, tout le contraire de Lubin. La situation devient problématique quand la personnalité secondaire veut prendre le contrôle de la situation. Une histoire remarquable qui fait froid dans le dos.

Avec le patient, c’est un ouvrage de 295 pages que nous donne l’auteur sur une sinistre histoire. Une famille se fait tuer à coup de couteaux, c’est la sœur reconnue coupable. Un seul survivant, l’un des frères. Il fait un coma de six ans, se réveillant à 21 ans. Il souffre d’une paralysie presque totale, purement psychologique. Une psychologue de renom va le prendre en charge et tenter de découvrir ce qui s’est déroulé le soir du meurtre. Comme je l’ai précisé, 295 pages, c’est particulièrement généreux. On lit le one shot d’une traite pour une histoire encore une fois qui fait peur et parfaitement maîtrisée.

Émile est le gérant d’un hôtel bien particulier. En effet, chaque jour, il reçoit des morts. Chaque mort dans sa chambre a des objets qui correspondent à des regrets. Si le mort arrive à se pardonner, les objets disparaissent et il peut quitter l’hôtel. Si par contre, le défunt ne se pardonne pas, il se retrouve en lisière de l’hôtel dans une forêt de monstres. Un jour, Émile ne parvient pas à sauver une vieille dame, et il se promet que ce sera la dernière fois.

Le lendemain, rien ne se passe comme d’habitude. Le train n’est pas arrivé et pourtant il y a des gens présents dans l’hôtel. Et comme rien ne se passe comme prévu, aucun des pensionnaires n’a d’objet dans sa chambre. Et si Émile n’était pas le gérant, mais seulement un des « clients » de l’hôtel ? Quels sont les regrets d’Émile pour qu’il n’arrive pas à quitter l’endroit ?

Le dernier quai est une très belle histoire à tous les niveaux. L’histoire, comme on a l’a compris, réserve son lot de surprises et de rebondissements. Les personnages sont attachants et c’est une manière originale d’appréhender la mort, le rite de passage. En ce qui concerne le dessin, l’inspiration de Hayao Miyazaki est omniprésente. Quand on connaît la référence, on se doute que c’est somptueux.

La truie, le juge et l’avocat est une histoire inspirée d’un fait réel. En 1386 dans le Calvados, une truie a été condamnée au bûcher, elle était habillée en robe de femme, comme dans la bande dessinée. De ce fait divers et original, les auteurs ont construit une histoire passionnante. C’est donc une truie qui finit en prison, elle est accusée d’avoir tué le fils du comte et troublé l’ordre public. Tout la désigne comme coupable. Elle n’a que peu de chance face à un juge cruel qui violente sa femme et qui a une vision expéditive de la justice. La chance pourrait bien tourner grâce à un avocat qui a le pouvoir de parler aux corneilles.

La truie, le juge et l’avocat dénonce beaucoup de choses. La condition des femmes, la cruauté des hommes, la justice, et j’en passe. L’absurdité de la situation, comme on peut s’en douter, se prête parfaitement à la situation. Un excellent one shot qui réserve une fin pour le moins inattendue.

En 500 ans avant JC, Philoklès est pêcheur. Il écoute avec passion les conteurs raconter l’Iliade et l’Odyssée. Lorsque son village se fait attaquer, les guerriers de son village se cachent derrière les murailles et laissent les pirates le piller. Il s’insurge et décide de partir à la recherche des pirates pour venger son honneur. Il réalisera qu’il y a une grande différence entre les légendes d’Homère et l’aventure. Kléos était prévu en deux tomes. La bizarrerie est suffisamment rare pour être remarquée. Le premier tome est sorti, pas le second, mais une intégrale des deux tomes. Les gens qui avaient acheté le premier ont pu se faire rembourser celui-ci contre l’achat de l’intégrale. Les aventures de Philoklès sont particulièrement réussies. Il finira par se retrouver esclave des pirates et prendra la place du poète local. Philoklès devra alors faire un choix cornélien. Être un nanti au milieu des pirates ou reprendre sa liberté.

La sage-femme du roi est la véritable histoire d’Angélique du Coudray qui démontre la force des one shot. En effet, le one shot permet d’aborder toutes les thématiques, y compris historique. Il nous permet de découvrir des histoires que nous n’aurions pas imaginées. Angélique du Coudray est sage-femme au XVIIIe siècle. La profession est reconnue, mais il apparaît que la concurrence avec les chirurgiens est de plus en plus compliquée. Dans un monde dirigé par les hommes, ils profitent de leur notoriété, de leur pouvoir pour s’emparer du « marché » de l’accouchement.

Angélique du Coudray finit par partir en Auvergne en répondant à l’appel d’un seigneur. Ce dernier, en effet, croit encore au talent de cette dame quand Paris ne veut plus d’elle. Alors qu’elle pense partir en terrain conquis, elle se retrouve confrontée à une autre concurrence. Les accoucheuses. Des femmes des campagnes qui font plus de dégâts qu’autre chose. Madame du Coudray va tenter de s’imposer par l’éducation en révolutionnant les techniques d’apprentissage de l’accouchement. Comme on peut le voir dans la photo ci-dessous, c’est grâce à l’invention de cette poupée en chiffon qu’elle a pu enseigner les gestes de l’accouchement. Une histoire étonnante.

Porcelaine est une bande dessinée en trois tomes finis qui raconte la vie d’une femme sur trois périodes de sa vie : gamine, femme et mère. L’histoire commence dans une ville enneigée, gamine, elle entre par effraction dans une grande maison qui appartiendrait à un sorcier. Elle découvre un homme charmant qui a un don unique, donner vie à des créatures de porcelaine. La bande dessinée se situe dans un univers que je qualifierai plus ou moins de steam punk, mais pas trop poussé. Dans ce premier tome, c’est la féérie, gamine des rues, orpheline, elle qui crève de faim, se retrouve adoptée par cet homme bon et généreux. Malheureusement, il y a un revers à cette médaille, ce père adoptif, la maintient dans une cage dorée. Il va par exemple pour son anniversaire lui fabriquer des amis de porcelaine. Elle finira par commettre l’irréparable.

Le premier tome est le moins bon de la série. S’il pose des bases solides, il reste certainement trop classique. L’enfermement, la volonté de s’enfuir malgré le bonheur, un peu une histoire de princesse. C’est un reproche qu’on peut faire à l’ensemble de la série, de puiser peut-être trop fortement ses inspirations dans l’existant. Le dessin est aussi en retrait par rapport au reste de la série qui va crescendo dans les scènes de bataille et dans le grand spectacle.

Je ne vais pas vous spoiler le premier tome, je me contenterai de dire qu’on retrouve la gamine qui a bien grandi, c’est une femme. Elle dirige désormais le domaine, a repris les affaires et même amélioré l’alchimie qui la lie aux créatures de porcelaine. L’innocence est brisée à la fin du premier tome, la suite de la série devient plus noire. En effet, les hommes de porcelaine intéressent l’armée. Le fameux soldat qui ne mange pas, qui ne dort pas, qui permettraient d’être un gros avantage dans le conflit. Avec cette générale qui la harcèle, un gradé plutôt charmant. Elle qui vivait dans sa demeure avec ses machines, finit par tomber amoureuse de lui.

L’aventure progresse à grand-pas, on sent les tensions qui s’opèrent. L’album finit en drame. Quand j’écris plus haut qu’on mange à tous les râteliers, la femme refuse de donner ses hommes de porcelaine, car elle découvre que certains développent une personnalité. Un peu la sensation d’être dans I-Robot de Isaac Asimov et pour l’histoire de ses robots qui s’émancipent et pour le character design. On retrouve un peu avec les hommes de porcelaine, les robots du film avec Will Smith. Bien évidemment, difficile de ne pas penser à la créature de Frankenstein où la créature échappe à son créateur. Ce n’est pas exactement le cas ici, mais le désir d’émancipation est palpable.

Une fois encore je ne vous spoilerai pas plus la fin du tome 2 qui se termine avec un gros cliffhanger. Il est à noter que le mot mère est à prendre à double. Notre personnage est en effet mère, elle a deux enfants, mais c’est aussi la façon dont l’appellent les hommes de porcelaines. L’armée a fini par laisser tranquille la femme. Les hommes de porcelaine ont construit une cité monumentale autour de la propriété initiale de l’alchimiste. Une forteresse imprenable, mais une forteresse menaçante. L’intégralité de l’armée débarque pour l’anéantir, il n’y aura pas d’autre choix que de se défendre. Dans la continuité du second album, un épisode particulièrement violent et guerrier qui conclue l’histoire.

Porcelaine est une série qui fait envie cinq cents pages, je l’ai lue d’un trait. Si l’histoire est prévisible malgré certaines surprises, les relations entre les personnages, l’intrigue, c’est prenant. Le dessin se bonifie avec les épisodes, à lire d’urgence.

Je connaissais Médée de nom, mais je ne connaissais pas son histoire. Force est de constater qu’on a tendance à éloigner les femmes des récits de mythologie dans les livres pour les gamins. En effet, j’ai beaucoup lu de mythologie et en fait la part belle est faite aux hommes. Il faut dire que Médée a été l’épouse de Jason ainsi que d’Égée, père de Thésée, de quoi facilement l’éclipser. Et pourtant.

Médée, savante, sorcière, est surtout une femme qui réfléchit, une femme indépendante. Le parti pris de la bande dessinée est intéressant, ce n’est pas la première fois qu’on le voit, comme dans le film Troie par exemple. Il s’agit de « déconnecter » le récit du surnaturel et des Dieux grecs. Tout est expliqué de façon cartésienne. Les taureaux qui gardent la toison d’or n’ont rien d’extraordinaire, tout comme la toison est un ouvrage. En procédant de cette manière, on renforce l’intelligence de Médée. Indéniablement, on peut voir dans le personnage de Médée, un personnage féministe qui va jusqu’à assassiner pour protéger ses intérêts et ceux de son mari. De la même manière, Jason n’a rien d’héroïque, tout comme les hommes qu’elle est amenée à croiser. Une histoire passionnante qui permet de revisiter une mythologie vue par les héros à travers la vie d’une femme qui a fait des choix difficiles, mais résolus.

Rapaces est une bande dessinée qu’on retiendra davantage pour son dessin que pour son histoire. Aux commandes en effet, Marini, à qui l’on doit le scorpion ou les aigles de Rome. On pouvait attendre mieux avec Jean Dufaux, scénariste chevronné de la bande dessinée franco-belge. L’histoire démarrait pourtant bien. De nos jours, une série de meurtres avec pour point commun une aiguille plantée derrière l’oreille, la victime vidée de son sang. Il apparaît qu’il s’agit de vampires dont la race s’est affaiblie avec les années. Les meurtriers sont un couple de vampires qui ont gardé la force originelle de l’espèce et qui se vengent.

L’enquête va être menée par la très jolie inspectrice Lenore. Elle va se rendre compte que les vampires sont de partout, y compris dans sa famille, et se laisser séduire par les deux dissidents. Un dessin magnifique et une histoire pas forcément commune, les bases étaient vraiment bonnes. En effet, en 1998, les vampires ne sont pas à la mode, il faudra attendre 2008 avec Twilight au cinéma pour remettre les vampires au sommet de l’affiche. Malheureusement, la bande dessinée fait dans la facilité, préférant privilégier les planches de sexualité et de violence au détriment d’un scénario qui méritait mieux.

Naja est une série de Jean-David Morvan, finie en cinq tomes. Je précise souvent quand Morvan est au scénario, car il est souvent l’auteur de séries particulièrement violentes. Naja, est une tueuse professionnelle, elle est la troisième dans une organisation dont elle ne sait rien. Elle sait qu’elle est dirigée par zéro, le chef de l’organisation, elle ne l’a jamais rencontrée. La jeune femme ne ressent pas la douleur, elle la cherche même, au point d’y trouver un plaisir masochiste. Alors qu’elle est une véritable machine à tuer, elle se fait surprendre un soir dans son appartement. L’homme qui parvient à la maîtriser sans trop de difficultés, lui dit que le numéro 1 cherche à la tuer. La narration est assez extraordinaire, surprenante avec un dessin très épuré proche du manga. Le découpage temporel n’est pas sans faire penser à Pulp Fiction. On va osciller, en effet, entre temps présent, passé de Naja, tueur numéro 1, forcément le numéro 2 et bien sûr ce fameux étranger qui met la pagaille entre les tueurs.

Le travail réalisé sur les personnages est intéressant. Quand numéro 1 est un homme aussi sympathique que Naja est froide, numéro 2 est un psychopathe. Chaque voyage de Naja est l’occasion d’avoir ses commentaires sur le pays et ses habitants qu’elle déteste. Malgré le contexte violent, souvent dramatique, sordide, on se prête à sourire. Excellente bande dessinée à ne pas mettre dans toutes les mains.

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