Une blague à l’origine du Père Noël !

Non, je ne vais pas faire une énième article sur Coca Cola et le père Noël, il y en a déjà 18 682 qui sont sortis cette semaine sur internet. Par contre, je vais vous raconter comment on est passé d’un évêque né en Turquie il y a 1800 ans à un gros père Noël bourré de cholestérol !

L’évêque

Commençons notre histoire avec Nicolas de Myre, évêque qui, d’après la légende, a sauvé trois filles de la prostitution, trois marins de la noyade, trois garçons tués par un boucher… Oui, en gros, il ne sauvait que les groupes de trois ; les autres, allez vous faire voir. Après sa mort (IVᵉ siècle), il fait l’objet d’un véritable culte. Il est déjà très populaire au VIᵉ siècle en Orient, et son culte s’étend en Europe à partir du XIᵉ siècle, au point de devenir l’un des saints les plus populaires.

Dès le XIIᵉ siècle, on prend l’habitude d’offrir des cadeaux le jour de sa mort, le 6 décembre. Son prénom se diffuse très largement sous des formes variées : Nicola, Nixon, Claus, Nils, Cole, Collins, et j’en passe. Il devient aussi le saint patron d’une centaine de métiers, de huit pays et de très nombreuses villes, dont Amsterdam.

Amsterdam, d’où partirent des colons en 1624 pour l’Amérique. Ils y achetèrent une île nommée Manhattan afin d’y fonder la Nouvelle-Amsterdam. En 1678, après plusieurs changements de propriétaires, la Nouvelle-Amsterdam devint britannique sous le nom de New York. C’est bon, vous suivez ? On arrive bientôt à ce qui nous intéresse !

Avec l’arrivée de nouveaux migrants, il va y avoir de la concurrence chez les saints patrons : saint Patrick pour les Irlandais, saint David pour les Gallois, saint André pour les Écossais et saint Georges pour les Anglais. Les New-Yorkais patriotes, en réaction, se rappelèrent leurs origines hollandaises et fondèrent les Fils de saint Nicolas en 1773. Saint Nicolas devint donc américain… mais il faudra encore attendre un peu pour le rendre vraiment populaire.

Les origines

Au début du XIXᵉ siècle, John Pintard, citoyen très engagé et fondateur de la Société historique de New York, tenta de faire adopter la Saint-Nicolas comme fête publique. Sans succès.

Washington Irving, écrivain et satiriste — connu chez nous surtout pour Sleepy Hollow, la légende du cavalier sans tête — décida alors de se moquer gentiment de la Société historique de New York et de John Pintard, qui avait choisi saint Nicolas comme saint patron. Il publia une parodie de l’histoire de New York, prétendument écrite par un descendant d’Hollandais nommé Diedrich Knickerbocker. Irving y mettait en avant les origines hollandaises de la ville, rappelant l’importance qu’y avait saint Nicolas, présenté comme celui qui aurait guidé leurs navires jusqu’à Manhattan.

Ce fut un immense succès. À tel point que le nom de cet auteur imaginaire, « Knickerbocker », entra dans la culture populaire et fut même repris pour baptiser l’équipe de basket des New York Knicks, dont la couleur orange rappelle les origines hollandaises de la ville. Mais je m’éloigne du Père Noël…

Surfant sur ce succès, John Pintard en profita pour relancer son idée de fête publique consacrée à saint Nicolas. Il publia donc, en 1810, une brochure destinée à convaincre ses concitoyens, désormais plus réceptifs. Et regardez bien l’image (ci-dessous) qu’il y diffuse : on peut y voir des chaussettes remplies de cadeaux. Pintard adapte ainsi la tradition hollandaise des bottes, amorçant une iconographie appelée à un grand avenir.

La dernière touche

Du coup, dans la deuxième édition d’Une histoire de New York, Washington Irving reprend cette histoire de bas et de cadeaux. Je cite :

Le sage Oloffe fit un rêve, et soudain, le bon saint Nicolas surgit au-dessus de la cime des arbres dans ce même chariot qui lui sert chaque année à transporter les cadeaux pour les enfants.

C’est la première fois que l’on parle d’un saint Nicolas volant. C’est aussi dans cette deuxième édition — qui, soit dit en passant, fut un succès — qu’Irving explique que saint Nicolas passe par les cheminées. Voilà comment un livre qui se moquait gentiment de John Pintard et de sa brochure sur saint Nicolas contribua, paradoxalement, à populariser l’image de celui qui allait devenir le père Noël.

Il faut ensuite attendre un poème anonyme de 1821, Children’s Friend, pour donner un traîneau à Santa Claus et lui adjoindre des rennes :

Le vieux Santa Claus mène joyeusement ses rennes dans la nuit glacée, par-dessus les cheminées…

Le poème est accompagné d’une illustration montrant clairement la scène (ci dessus).

Voilà. Tous les ingrédients sont déjà présents en 1821. Il ne manque plus qu’un élément essentiel : le rattachement à Noël, car pour l’instant, Santa Claus n’apporte les cadeaux que la veille de la Saint-Nicolas, le 5 décembre.

Pour cela, il ne faudra pas attendre longtemps. En 1823 paraît le poème de Clement Clarke Moore, intitulé Une visite de saint Nicolas, mais plus connu sous le nom de C’était la veille de Noël. Non seulement Moore fait venir Santa Claus le 24 décembre, mais il le transforme aussi en un lutin jovial au ventre rebondi. C’est également dans ce poème que l’on découvre les noms des rennes : Tornade, Danseur, Comète, Cupidon, etc. Le texte devient rapidement un classique de Noël et diffuse largement l’image moderne du Père Noël.

Voilà. Les bases sont posées. Il ne reste plus qu’à fixer définitivement son apparence.

Pour cela, il faut remercier un certain Thomas Nast. Caricaturiste américain d’origine allemande, il dessine le Père Noël à partir de 1863 dans le Harper’s Weekly, et ce pendant près de trente ans. C’est lui qui transforme définitivement le « lutin » de Moore en un vieil homme à taille humaine.

Et Coca-Cola et la couleur rouge ?

Thomas Nast l’habillait déjà en rouge bien avant que Coca-Cola ne soit inventé. En fait, le rouge était la couleur traditionnelle de la robe des évêques (on revient à Nicolas de Myre). Mais Nast va surtout populariser le costume bordé de fourrure blanche. En 1881, son dessin « Merry Old Santa Claus » fixe l’image que l’on connaît tous : la ceinture de cuir, la pipe et le manteau rouge éclatant.

Donc, quand Coca-Cola lance sa campagne de pub en 1931 avec les dessins de Haddon Sundblom, ils n’inventent rien. Ils se contentent de récupérer une image déjà ultra-populaire, en la remettant aux gouts du jour.

Voilà donc comment une simple satire, moquant l’obstination d’un homme à vouloir imposer saint Nicolas aux New-Yorkais, a fini par créer la légende du Père Noël.

Je vous souhaite à tous de passer de très bonnes fêtes et joyeux Noël ! 🎄

Pour en savoir plus :
Noël, une histoire de dingues, Mark Forsyth, éditions du Sonneur, 2016.
La petite histoire de Noël, Diane Béduchaud, Flammarion, 2018.
Noël à travers les âges : une histoire de symboles, Erin Blackmore, National Geographic, 2021.
Noël, une si longue histoire, A. Cabantous, F. Walter, S. Bajard, Payot, 2016.

Ma vidéo qui résume tout ça en image (et en moins de 3 minutes !)

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