Retour sur cette annonce qui fait s’emballer les libristes et pas seulement. Attention toutefois à des raccourcis qui ne sont pas forcément les bons et à une nouvelle qui n’est peut-être pas si bonne.
De la prise de conscience qu’on a comme un problème avec les Américains
Nicolas Guillou est un juge français de la Cour pénale internationale. En août 2025 il donne son approbation à un mandat d’arrêt contre le Premier Ministre israélien Benjamin Netanyahu et son ministre de la Défense. Le juge valide cette décision de justice en lien avec la situation à Gaza. Les États-Unis et Donald Trump en particulier sanctionnent certains jugent de la CPI, car ils estiment que la CPI est politisée. La décision américaine n’est pas un simple geste de solidarité avec le Premier Ministre israélien, mais une attaque contre la CPI de manière plus globale. En effet, la CPI est à l’initiative de procédures visant des soldats américains en Afghanistan suspectés de crimes de guerre.
La sanction des USA pour les juges est la même qui est réalisée pour les terroristes ou des trafiquants de drogue. Concrètement, l’entrée sur le sol américain est interdite tout comme pour sa femme et ses enfants. La sanction pourrait s’arrêter ici, mais cela va plus loin. Gel des avoirs sur le territoire américain, interdiction de certains produits américains comme VISA, Mastercard, Paypal, Amazon, Airbnb et j’en passe. Vous avez l’interview du juge Guillou qui explique que du jour au lendemain, il a pris conscience de la part importante d’Américain qu’on a dans notre quotidien. Et c’est en toute logique qu’il évoque la notion de souveraineté. Le cas du juge Guillou est extrême, mais il rappelle que Trump a pu faire sauter Huawei, que Trump rentre en guerre sans se préoccuper du droit international. Alors demain, pourquoi pas la France sans les outils américains sur un coup de tête du président des USA ?
La conclusion du juge, c’est bien sûr d’inviter l’Europe à se mobiliser pour ne plus être les vassaux d’autres puissances.
La DINUM sous Linux n’est pas la France sous Linux
Parmi les titres racoleurs que j’ai pu voir « Souveraineté numérique : l’État débranche Windows… et bascule vers Linux » qui provient de mon site favori Zdnet (il y a eu un erratum à ce sujet), on s’est un peu emballé. En effet, quand on a pu croire que c’était l’intégralité de l’administration française qui basculait sous Linux, il s’agit simplement de la DINUM et de ses 250 postes. On est donc davantage dans le symbole que dans la migration de masse.
La DINUM pour La direction interministérielle du numérique. On peut lire sur le site officiel qu’elle a pour mission d’élaborer la stratégie numérique de l’État et de piloter sa mise en œuvre. De façon concrète, la DINUM, c’est le conseiller de l’état en matière de numérique. Pour être honnête, la DINUM emboîte le pas en basculant ses postes sous Linux, mais elle demande à l’ensemble des ministères de prévoir leur feuille de route pour se débarrasser des produits américains. C’est donc un peu plus qu’une histoire de 250 postes.
À l’heure actuelle voici ce que propose la DINUM et ce que va proposer la DINUM. Je me suis largement inspiré de ce qu’on peut voir sur la page Wikipédia :
- Tchap, une messagerie sécurisée qui permet de se passer de WhatsApp et de Télégram.
- Grist, un tableur empruntant des concepts aux bases de données
- Docs, un logiciel de prises de notes inspiré par Notion, co-développé par la Dinum et ZenDiS
- Visio, un logiciel de vidéoconférence basé sur LiveKit qui permet d’éviter d’utiliser Zoom ou Microsoft Teams
- Messagerie, un client de messagerie basé sur Open-Xchange
- Assistant, un chatbot basé sur l’intelligence artificielle de Mistral AI
Auxquels on va rajouter désormais Sécurix qui est la distribution Linux basée sur NixOS qui doit remplacer le poste agent et Bureautix qui correspond à l’environnement du bureau. En effet, si vous regardez la capture ci-dessous, j’ai fait une installation de NixOS sous Pantheon le bureau d’ElementaryOS. Le choix semble-t-il de Bureautix se porte sur Plasma, donc KDE. C’est pour cela qu’on a la distinction entre Sécurix la distribution et Bureautix qui d’après Clubic embarquerait trois suites bureautiques. C’est le seul site internet qui donne cette information qui m’étonne un peu. En effet, la DINUM est à l’origine de « LaSuite », et la démarche ne parait pas embarquer des logiciels libres tout fait, ce qui pour moi est un problème de fond.











Regardez la dernière capture d’écran, on va y revenir plus loin.
La DINUM a-t-elle vraiment les épaules pour se suppléer à des professionnels de l’informatique ?
Il n’aura échappé à personne que si les développements proposés sont libres (on peut trouver le code source sur GitHub), il ne s’agit pas d’un fork simple dans lequel on aurait collé un bleu blanc, rouge et un nom franchouillard. Il y a donc un choix de la part de la DINUM de « repartir de zéro ». Ce n’est pas repartir de zéro puisqu’on a une utilisation de briques libres, mais ce n’est pas comme je l’ai précisé LibreOffice par exemple. Pierre-Yves Gosset de Framasot s’est fendu d’un très très très très long article sur les critiques faites à LaSuite de la DINUM. Il y a en effet quelques points à expliquer notamment sur l’utilisation des finances publiques. Il revient aussi sur les critiques réalisées par les développeurs de logiciels français qui voient dans ces alternatives une concurrence déloyale.
La remarque des développeurs logiciels est pertinente dans un univers capitaliste. Elle l’est peut-être moins si on commence à évoquer la souveraineté, des enjeux supérieurs qui dépassent la notion d’argent. C’est une vraie question de fond, l’état est-il dans l’obligation de payer des sociétés privées pour ses réalisations ? Est-ce que des polices privées iraient se plaindre qu’elles n’ont pas été embauchées pour assurer l’interpellation de trafiquants de drogue ? Non. Car la mission de protection des populations est reconnue comme étant un service de l’État. En fait, c’est parce qu’on n’a pas placé l’informatique comme quelque chose d’aussi important que l’éducation, la police, l’armée ou ce que vous voulez, financé par l’État que la question se pose. Et j’ai envie de dire qu’on pourrait étendre cette souveraineté à l’agriculture avec des agriculteurs d’État pour assurer notre alimentation. Mais ceci est une autre histoire.

Il y a quelque chose qui n’est pas évoqué dans le billet de PYG, ou c’est tellement long que je l’ai raté, c’est la qualité pour l’utilisateur final. Ci-dessus, vous avez le portail agricoll qui me permet de faire quelques manipulations indispensables comme réinitialiser les codes de mes collègues qui ont oublié leur mot de passe. À l’instar de l’éducation nationale pour laquelle vous avez des dizaines de portails, pour le ministère de l’Agriculture, c’est l’équivalent. La qualité des applications est discutable. Pour exemple si je clique sur l’annuaire, je me retrouve avec un truc affreux, pas responsive design et qui me rappelle les applications Delphi du début des années 2000. Voici pour moi, pour mon quotidien, l’informatique à la sauce État français.
On pourrait dire qu’on fait mieux du côté des « professionnels », Ecoledirecte est très en dessous de ce qu’on est en droit d’attendre d’un logiciel qui permet de faire tourner un bon million d’élèves. Des bugs de façon régulière, des lenteurs sur le serveur, et j’en passe. Ceux qui auront connu la période COVID du point de vue scolaire se souviendront que les sites français étaient inaccessibles, ils étaient prétendument la cible d’attaques en provenance de la Russie. Il est évident que les Russes n’avaient que ça à faire, d’empêcher les petits français de faire leurs devoirs. Plus raisonnablement, les serveurs étaient sous-dimensionnés par rapport au nombre de requêtes.
Dans cette période, tout le monde s’est tourné vers les produits américains pour communiquer, ces mêmes Microsoft et Meta qu’on ne voudrait plus voir. Il ne s’agit pas ici de dénigrer le travail de qui que ce soit. Simplement de faire le constat que d’un point de vue utilisateur des services de l’État, ce n’est pas foufou. Et je peux me permettre de rajouter que d’un point de vue compétence, on est vraiment en droit de s’interroger avec une faille de sécurité chez l’ANTS à 19 millions de personnes. Prestataire ou agent de l’État en cause, un problème qui reste tout de même Français.
Le mieux l’ennemi du bien
La première question donc, c’est de savoir si la DINUM a les épaules pour faire du développement de qualité et remplacer des logiciels libres existants. La question qu’on peut aussi se poser : est-ce que la DINUM prend les bonnes décisions ?
Revenons à notre histoire de choix de distribution Linux, un fork de NixOS. Clubic fait souvent dans le sensationnel avec des articles de mauvaise qualité mais parfois le site surprend. Dans son article « Sécurix et Bureautix, voici à quoi ressemble vraiment le Linux qui va remplacer Windows en France », le site pose la question qui brûle les lèvres des spécialistes, pourquoi pas Ubuntu. L’explication est technique, mais sur le principe on pourra dire que c’est pour une question de sécurité et de reproduction à l’identique. L’installation de NixOS est un modèle de facilité comme vous pouvez le voir ci-dessus. Par contre pour l’installation des logiciels, on est dans la ligne de commande pure et dure. Ce n’est pas difficile, mais c’est comme tout, il faudrait étudier un peu, ce que je ne ferai pas.
Je vois ici la première erreur de la DINUM avec ce choix de distribution. Est-ce qu’on cherche seulement à libérer les postes des administrations françaises ou on cherche à libérer la France ? Je crois que malheureusement en faisant peut-être le choix de la meilleure distribution pour la sécurité et pour la reproduction à l’identique, on balaie du revers de la main la possibilité d’un usage pour les particuliers. Aujourd’hui si vous faites l’installation d’une Linux Mint à un particulier, il est capable d’être autonome pour tout. Et dans une utilisation quotidienne et dans la gestion de ses logiciels ou encore de ses pilotes. Si on veut casser l’hégémonie de Microsoft, il faut que Linux ne soit pas vu comme un outil de travail pour le poste de bureau, mais bien le système d’exploitation de monsieur et madame tout le monde. En faisant le choix d’un Linux difficile, la DINUM fait deux erreurs. Elle étiquette Linux comme un outil de travail, elle génère de la segmentation. Une segmentation naturelle pour qui voudrait installer Linux à domicile et qui ne fera pas le choix de NixOS mais aussi une segmentation avec ceux qui se sont déjà lancés dans l’aventure.
Ils existent, ils sont nombreux de façon officielle ou non officielle. Je pense bien sûr à Gendbuntu de la gendarmerie nationale.

En 2008 avec la fin de Windows XP la gendarmerie nationale fait un fork d’Ubuntu avec l’aide de Canonical qui est la société derrière. Cela veut dire que cela fait quasiment vingt ans qu’on a une expérience viable et à grande échelle qui fonctionne sous Linux en France. 75 000 postes sont sous Gendbuntu. La gendarmerie fait le calcul d’une économie de 9 millions d’euros par an. À ma connaissance, ça doit plutôt bien fonctionner, si on avait eu un cafouillage généralisé, on en aurait certainement entendu parler. Ce qui est sûr, c’est qu’on a entendu parler des 95 000 ordinateurs de la police municipale qui ont été rendus obsolètes par le passage à Windows 11.
Je suis dans le domaine de l’opinion et je n’ai pas les compétences de la DINUM qui a sûrement ses raisons. Pourtant, quand je vois une initiative sous Linux qui fonctionne pour 75 000 postes, j’aurai pour ma part l’humilité d’aller m’inspirer de ce qu’ils ont fait, de le reproduire et de l’améliorer. J’évoquais la reproductibilité à la maison, qu’on soit fan des paquets snap et de l’interface Ubuntu, installer et maintenir une Ubuntu à la maison, c’est probablement plus simple qu’une NixOS. De plus, la gendarmerie utilise non pas des outils maison, mais LibreOffice, Thunderbird, Firefox ou encore VLC.
La DINUM va demander aux différents ministères sa feuille de route pour libérer ses machines et ses logiciels. On peut supposer, à juste titre, que la gendarmerie ne va pas se lancer dans un changement de distribution quand sa solution fonctionne depuis presque vingt ans. On induit donc de la segmentation. Gendbuntu est une initiative encadrée, pilotée par un ministère, il faut aussi tenir compte des initiatives populaires qui pourtant ont du sens.
Dans les écoles primaires, on a vu des vagues d’installation de distribution Primtux.


Il ne s’agit pas de l’éducation nationale qui préfère reconduire ses contrats avec Microsoft, mais bien de personnes éclairées qui libèrent des machines. On a donc tout un maillage sur le territoire qui demande à le faire gratuitement, il suffirait d’appuyer sur un bouton et de dire oui. Un peu de moyen, un peu de pilotage mais de profiter de ces bonnes volontés pour libérer toutes les écoles de France. J’ouvre les paris que cela ne se fera pas et qu’on proposera à nos élèves encore du Microsoft, de l’Apple qui diminue ses prix ou une solution Linux rebutante.
On voit donc apparaître à chaque ministère sa solution mais ce n’est pas tout. La France c’est une goutte d’eau à l’échelle mondiale, qu’on soit pour ou contre l’Europe, un Linux Européen aurait été une initiative positive. Il aurait fallu à l’instar de la gendarmerie, faire un choix pas trop difficile, reproductible chez les particuliers et essayer de s’harmoniser. Une solution unique, forte qui aurait la chance de perdurer. Quand on voit qu’en France, on commence à partir dans toutes les directions, il est fort à parier qu’il en soit de même ailleurs.
L’enfer est pavé de bonnes intentions.
Il ne faut pas voir Trump comme un obstacle, mais comme une opportunité. Je conçois que dit comme ceci, cela peut laisser songeur, mais c’est pourtant le cas. La notion de souveraineté en informatique et notre dépendance aux USA n’étaient qu’un sujet d’intellectuels, de libristes, d’informaticiens. Il y a ici une opportunité pour le logiciel libre, pour Linux, mais malheureusement, je crois que ce n’est pas encore pour cette fois. À un moment, il ne faut pas chercher la meilleure solution, il faut se lancer. Si on réfléchit trop, si on essaie de faire quelque chose de parfait, on ne fait rien. Il aurait fallu à mon sens reproduire le modèle de la gendarmerie dans le domaine de l’éducation et ce le plus rapidement possible. Pourquoi ? Il n’y a aucun enjeu particulier à basculer nos 10 millions d’élèves français sur des solutions opensource et leurs professeurs. Par contre, c’est la potentialité de former 10 millions de personnes à leurs prochains outils. C’est d’ailleurs la technique de Microsoft bien généreux envers les étudiants, ou Canva et ses packs gratuits pour les profs, l’idée étant de planter la graine qui poussera en achat de licence.
Dans l’action de la DINUM je vois de la prétention. Les acteurs Linux et logiciels sont nombreux sur le territoire et une consultation aurait été intéressante. Vouloir faire ses propres logiciels libres quand il suffit de reprendre des solutions existantes comme LibreOffice, Nextcloud, VLC et tant d’autres, c’est réinventer la roue. Dans le monde merveilleux du libre, on aurait tellement voulu voir l’État français devenir contributeur, financer le libre, proposer ces solutions plutôt que d’essayer de tracer sa propre route.
Même si je suis convaincu que cela ne marchera pas, l’initiative aura au moins le mérite d’essaimer. Linux, le libre, progressent de plus en plus, petit à petit. Je pense que ce que fait la DINUM est l’illustration d’un malaise français plus profond en lien avec un sérieux manque d’efficacité.
Tu es pas au courant ? En France on est meilleurs que les autres.
Donc on fait les choses à notre façon, oui monsieur.
Comme tu dis, ça a la mérite d’exister et de montrer que Linux est viable.
Mon administration avance à grand pas vers Office 365, qu’est-ce qu’on se prend la tête pour rien en fait…
Bonjour,
Le projet BUREAUTIX est une certaine élite de la fonction publique : la fonction publique d’état.
La fonction publique hospitalière et territoriale, pour l’instant, nous conservons nos postes en l’état.
Il ne faut pas généraliser :
Ces 2 projets sont pour la fonction publique d’état et ses collectivités affiliées.
Pour les collectivités territoriales, nous n’avons pas encore été contactés. Nous ne sommes pas éligibles à certains composants de LaSuite (Docs, Visio, Messages) mais uniquement à d’autres briques logicielles sous le nom de « LaSuite Territoriale » : MonRDV, FranceTransfert …
J’ai pu m’inscrire + des collègues pour participer aux tests de certains composants : Visio, Grist, Docs, …
Concernant LaSuite : en fonction de la taille de la collectivité, il faut internaliser sur les serveurs (Linux Docker).
La DINUM a annoncé que ces contributions seraient reversées dans le libre concernant des mises à jour et de nouvelles fonctionnalités. Via leur GITHUB, on peut déployer leurs applications (Docker de préférence).