Les formidables aventures de Lapinot

Lewis Trondheim est l’un des auteurs de bande dessinée les plus prolifiques de sa génération, et c’est surtout mon auteur préféré. Cyrille a déjà évoqué ses formidables séries Donjon et Ralph Azham, mais j’avais envie de revenir aux bases et de parler de Lapinot.

L’origine de Lapinot

Le personnage de Lapinot apparaît en 1992 dans un exercice de style de Trondheim. Il s’était amusé à dessiner ce nouveau lapin anthropomorphe en improvisant l’histoire du début à la fin. Résultat : un pavé de 500 pages publié par sa maison d’édition, L’Association (qu’il avait cofondée avec des amis), sous le titre Lapinot et les carottes de Patagonie. L’auteur ne se doutait certainement pas qu’il le dessinerait encore trente ans plus tard !

Lapinot revient en 1993 dans l’album Slaloms. Tout est déjà là : Lapinot, réservé, pince-sans-rire ; Titi, sûr de lui et séducteur ; Pierrot, « grosse tête » mais prudent ; et surtout Richard, meilleur ami de Lapinot, grande gueule, ado attardé, toujours prêt à faire des bêtises. C’est aussi dans cet album que Lapinot rencontre sa future petite amie, Nadia.

On suit leurs vacances au ski sur fond de loup tueur. Les dialogues sont ciselés, les situations hilarantes et universelles (tire-fesses brutaux, soirées jeux de société ou virées en boîte…). C’est là toute la force de Lewis Trondheim : un sens de l’observation extraordinaire et la capacité à rendre la vie quotidienne drôle simplement en la racontant. (Petite parenthèse : suivez-le sur Instagram, ses mini-BD de vacances valent le détour !)

Les voyages dans le temps de Lapinot

Bref, Slaloms pose les bases de la série. Pour la petite histoire, l’album a d’abord été publié chez L’Association. Quand Dargaud décide ensuite de publier Lapinot (Blacktown), Trondheim redessine intégralement Slaloms et le fait coloriser. Résultat : Blacktown devient officiellement le tome 1, et Slaloms porte le numéro 0.

En 1994, sort aux éditions du Seuil Mildiou. On y découvre Lapinot au Moyen Âge, confronté au tyran Mildiou (qui a les traits de Richard), ayant renversé le roi et luttant contre une rébellion. Tout l’album est une immense bagarre/course-poursuite, où l’on perçoit déjà la virtuosité et le sens du cadrage de Trondheim.

L’année suivante, Lapinot revient chez Dargaud avec Blacktown. Trondheim transporte ses héros dans un western classique : des méchants très méchants, un shérif obtus, un maire ripou… Lapinot joue l’étranger de passage dans cette ville de fous, victime des événements. Ce qui est savoureux, c’est que les personnages (Richard, Titi, Nadia) conservent leurs caractères habituels. L’auteur réitérera ce principe avec Walter (n°3, 1996), situé dans le Paris de la fin du XIXe siècle, ou Vacances de printemps (n°5, 1999), dans l’Angleterre victorienne.

Trondheim rend aussi hommage à Spirou avec L’accélérateur atomique (n°9, 2003), un album génial qui pourrait être une véritable aventure de Spirou et Fantasio. Ici, Lapinot joue Spirou et Richard incarne le méchant. L’auteur renouvellera l’expérience en 2022 avec Par Toutatis ! (tome 6 des Nouvelles aventures de Lapinot). Cette fois, il s’agit d’une parodie d’Astérix et Obélix : Lapinot (Astérix) et Richard (Assurancetourix) sont conscients d’avoir été projetés dans l’univers de Goscinny et Uderzo.

En dehors de ces « digressions historiques », Les formidables aventures de Lapinot suivent surtout Lapinot et sa bande, en quête d’amour, de travail ou de distractions. Outre les dialogues savoureux et l’attitude immature de Richard, hilarante, Trondheim développe des intrigues toujours originales. Dans Pichenettes, Lapinot empêche un homme de se suicider, convaincu d’être possédé par une pierre maudite. Richard, persuadé de la réalité de la malédiction, croit bientôt l’avoir attrapée à son tour… Dans Amour & intérim, Lapinot devient PDG d’une étrange entreprise, Damoclès, qui propose entre autres de louer les services de « videurs de sac » chargés de dire leurs quatre vérités aux importuns, ou encore d’espionner des personnes odieuses pour voir si le karma finit par les rattraper. À chaque fois, l’imagination de Trondheim surprend. Mais où va-t-il chercher tout ça ?

C’est pourquoi sa décision de « tuer » Lapinot en 2004 a déçu de nombreux lecteurs. « Le geste se suffisait à lui-même. Je voulais terminer la série de la sorte. Il était alors clair que je ne ferais plus jamais de Lapinot », expliqua-t-il.

Un bon personnage ne meurt jamais

Heureusement, treize ans plus tard, probablement titillé par l’envie de raconter à nouveau des histoires dans un cadre contemporain qu’il pouvait moquer, analyser et disséquer, Trondheim « ressuscite » Lapinot. Un monde un peu meilleur devient le premier tome des Nouvelles aventures de Lapinot, publié à L’Association. L’album s’ouvre sur une scène emblématique : Richard demande à Lapinot « Si tu mourais, tu voudrais que j’aille dans un univers parallèle où tu n’es pas mort et que je te ramène ici ? ». Bienvenue dans le multivers façon Trondheim.

En fin de compte, Les formidables aventures de Lapinot sont bien plus qu’une simple série de bande dessinée. C’est un terrain de jeu où Lewis Trondheim s’amuse à tester des genres, à tordre les codes et surtout à observer nos travers avec une ironie douce et un humour qui fait mouche. Lapinot, Richard et les autres sont devenus au fil du temps comme des vieux copains qu’on retrouve avec plaisir, que ce soit dans une parodie d’Astérix, un western ou une histoire contemporaine pleine de dialogues savoureux. Et même si Trondheim avait décidé de lui dire adieu en 2004, le retour de Lapinot prouve qu’un bon personnage ne meurt jamais vraiment.

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