Nous sommes dans la période des orientations dans nos établissements scolaires et cette année je trouve que les orientations sont encore plus inquiétantes que d’habitude.
Principe de l’orientation de fin de troisième : la voie générale
C’est quelque chose qu’on n’imagine pas forcément quand on ne connaît pas l’enseignement professionnel, mais l’élève de fin de troisième est confronté à un mini parcoursup. Un élève est en troisième général, il a six de moyenne, pourtant il aura son lycée de secteur en seconde générale. Qu’il échoue ou qu’il réussisse n’est pas le problème, même si c’est une hérésie, il a tout de même sa place. Les recommandations des conseils de classe on s’en moque et il n’y a pas de blocage. Le système génère son propre échec en ne mettant pas de barrière pour des élèves qui n’ont aucune chance.
Présenté de la façon suivante, on pourrait considérer que c’est un peu fascisant, le côté déterministe, mais c’est une réalité. J’ai des élèves qui sont dans l’enseignement agricole avec des petites moyennes et qui postulent pour une seconde générale. Ils seront pris. Le système n’est pas fait pour cela et néanmoins cela ne bloquera pas. Si nos élèves viennent en troisième de l’enseignement agricole ou troisième professionnelle pour l’éducation nationale, c’est en remédiation. Le général est compliqué pour eux, ils se refont une santé avec un niveau plus simple pour une poursuite d’étude vers un CAP ou un BAC PRO. La passerelle est possible parce que le système laisse faire et nous n’y pouvons rien.

Revenons à nos moutons. Un élève passe de la troisième vers la seconde générale quelles que soient ses notes. C’était l’idée de la réforme Attal, d’avoir une réussite obligatoire au DNB pour faire un passage en seconde générale. Il faut dire qu’avec un examen à 90% de réussite, le jeune qui ne réussit pas son DNB, il faut franchement en vouloir. C’était l’idée d’un premier frein, une première barrière qui n’aura pas lieu. Avec le niveau d’exigence de la seconde générale, notamment en maths, la seconde GT est devenue une classe particulièrement complexe. Quand j’écrivais plus haut qu’on générait notre propre échec, la volonté de la création de la réforme en est l’illustration. Notez donc dans un coin de votre esprit, qu’on perd bon nombre d’élèves mal orientés entre la troisième et la seconde. La suite est plus connue avec un ParcourSup qui finira d’achever les survivants. Mais il est important de comprendre que l’orientation en fait, se joue bien avant le BAC.
Principe de l’orientation de fin de troisième : la voie professionnelle
Pour les autres, il y a les notes et c’est cette fois-ci, un ParcourSup dès la classe de troisième. Il y a de fortes chances par exemple que si vous demandez un BAC PRO dans les métiers du bâtiment, ça passe à 8 de moyenne. Pourquoi ? Tout simplement parce que ça n’envoie pas du rêve. À contrario si vous faites une demande de BAC PRO dans la maintenance des véhicules, cette fois-ci le niveau monte et un 12 de moyenne générale risque d’être court. Ils sont nombreux nos garçons à vouloir faire de la mécanique, sans forcément avoir fait une manipulation de leur vie, la loi de l’offre et la demande fait que les places sont chères. Ceux qui ne trouvent pas d’apprentissage ou qui ne le cherchent pas, pensant que le patron va venir les chercher se rabattent légitimement vers la formation continue.
Et comme pour ParcourSup, on retrouve la problématique du manque de place. Meilleures sont vos notes, plus vous avez de chances d’intégrer l’établissement de votre choix où parfois les places sont peu nombreuses. Pour des filières pro, il n’est pas rare de voir des classes de 16 places. En toute logique, les élèves dont les résultats sont mauvais sont donc les derniers servis. Je ne vous fais pas un dessin sur les discours que nous faisons toute l’année pour rappeler l’importance des résultats scolaires sur l’orientation et de savoir qu’un enfant qui s’en moque, s’en moque. Et c’est ici un choix de l’élève de se mettre dans une situation d’échec parce que parfois l’échec ça se choisit parfois aussi.
Mon dernier propos peut paraître un peu sec, et pourtant, c’est le cas. J’ai des élèves qui ont été épouvantables dans leur scolarité, avec qui il a fallu batailler pour leur faire finir l’année de troisième. Cependant, ces élèves avaient le contrat d’apprentissage et leur apprentissage se passe bien. Qu’on ne supporte pas l’école, c’est une chose, mais qu’on fasse alors le nécessaire pour la quitter dignement. Et c’est ici que cela pose un problème, des enfants qui ne rêvent de rien.
Des orientations qui laissent songeur

Une saison au Zoo est une émission qui a sévi de 2014 à 2022. Avec des élèves, au moment où j’écris ces lignes qui sont nés aux environs de 2010, ils ont été bercés par cette émission. Nous avons donc un pourcentage non négligeable d’élèves qui s’orientent vers des filières : animaux, cheval pour devenir soigneur animalier, vétérinaire ou encore directeur de centre équestre.
Durant huit ans, j’ai travaillé dans le lycée Agricole Saint Joseph de Maurs dans le Cantal qui a fermé ses portes en 2020. Durant huit ans, nous avons eu une filière cheval. Petit établissement de campagne, nous avions de gros liens de proximité et peu d’élèves ce qui a d’ailleurs conduit à la fermeture. Sur l’ensemble des élèves qui sont passés par la filière cheval quasiment aucun enfant n’a poursuivi. Ceux qui ont continué venaient du monde du cheval et ont repris les exploitations. À l’heure actuelle, je fais le constat que la confusion entre le cheval passion et le métier du cheval perdure. Les élèves ont énormément changé en 20 ans et les gamins de l’époque étaient beaucoup plus dégourdis pour avoir la capacité de rebondir dans des domaines totalement différents. Je rajouterai que le territoire du Cantal, un territoire dur, favorise la débrouillardise.
Je me retrouve ainsi avec des enfants qui n’ont aucune famille dans le monde du cheval et qui se projettent dans ce milieu qu’ils ne connaissent pas. Un monde dur, un monde avec peu de places. Est-ce qu’on rend réellement service à un enfant en le laissant tenter sa chance ?
Sur la fiche de l’ONISEP, pour Soigneur / Soigneuse d’animaux, on peut lire :
Beaucoup d’appelés, peu d’élus Attention, si la perspective de côtoyer des animaux du monde entier est séduisante, elle n’est réservée qu’à un tout petit nombre : seules 5 à 6 personnes par an sont recrutées. Dans les zoos d’État, rattachés au Muséum national d’histoire naturelle, le recrutement se fait sur concours, à partir du CAP. Le nombre de postes à pourvoir étant très limité (1 tous les 2 ans environ), mieux vaut se montrer patient, déterminé et posséder une certaine expérience dans le domaine.
Je pense que c’est le projet d’au moins dix de mes élèves qui ont certainement trop regardé le zoo de la flèche. De la même manière qu’on a connu les effets Top Chef, que d’autres se voient déjà champions de e-sport ou influenceurs.
On dit que ça va être compliqué, on explique que ce n’est pas nous, mais que ce sont les chiffres. On leur montre les sites officiels, mais eux iront jusqu’au bout de leurs rêves, sans forcément faire d’efforts d’ailleurs.
L’apprentissage a du plomb dans l’aile.
L’apprentissage durant plusieurs années a connu une véritable dynamique portée par des aides de l’état. Aujourd’hui ce n’est plus le cas et on peut aisément noter plusieurs motifs.
- Les fameuses aides de l’état sont en diminution et il apparaît que c’était un véritable facteur d’embauche pour certains patrons.
- Les élèves récoltent ce qu’ils ont semé ou ce que leurs prédécesseurs ont semé. En effet, nous avons de nombreux retours de patrons, notamment durant les périodes de stage qui évoquent leur déception, leur ras-le-bol face à la posture des jeunes. Manque de sérieux, d’autonomie, un téléphone à la main, les enfants n’ont pas les codes du travail. Les patrons hésitent donc et en toute logique à miser sur un jeune.
- Rajoutons à cela un monde de l’entreprise qui va mal et nous avons le combo perdant. Un jeune qui manque d’autonomie, c’est un salarié ou le patron d’une petite entreprise qui doit s’en occuper à plus ou moins plein-temps. Dès lors, quelle production possible si on doit consacrer son temps à la formation.
L’apprentissage fait toujours rêver nos jeunes, mais cela devient de plus en plus compliqué pour les raisons évoquées plus haut. Les enfants oublient de plus que lorsqu’on passe un CAP, il y a la double complexité d’avoir une vie professionnelle, mais d’avoir aussi une vie scolaire. On fait donc le constat pour nos jeunes que non seulement il est difficile de trouver un contrat, mais il est aussi difficile de les garder.
Briseur de rêves
Il y a quelques années j’étais en formation, et je n’aime pas être en formation. Mon problème avec les formations, ce sont souvent les formateurs, accessoirement, du fait de faire de l’autoformation depuis des années. On peut être professeur et pas vraiment scolaire. Dans cette formation, la formatrice expliquait qu’il fallait aider l’enfant à aller jusqu’au bout de ses rêves, je suis entré en vive opposition. Peut-on laisser partir un élève à huit de moyenne en troisième professionnelle, vers une seconde générale pour qu’il puisse poursuivre son rêve de devenir vétérinaire ? D’après la formatrice, il est nécessaire donc d’accompagner l’enfant et qu’il prenne conscience de ses limites. J’ai synthétisé ceci, par foncer à grande vitesse dans le mur et recoller les morceaux pour arriver à une case départ.
Oui l’échec est indispensable, il nourrit les succès, mais pour autant comment on encaisse les échecs quand on a 16 ans ? Aujourd’hui un enfant qui passe en classe de seconde quelle qu’elle soit, s’il échoue peut effectivement se réorienter. Seulement cela signifie qu’il va passer derrière la promotion de troisième qui a droit à son premier tour. C’est donc la double peine. Une mauvaise orientation pourtant choisie, puis un second tour pour lequel il y a de bonnes chances qu’on soit avec des places de second choix, ou de troisième choix.
Comme dit plus haut. Les enfants de l’époque avaient des capacités différentes, aujourd’hui nos jeunes sont fragiles. Et se pose donc les questions qui ne sont pas si évidentes à poser, mais qui méritent tout de même de l’être :
- Faut-il briser les rêves des enfants et anticiper les échecs par des notations beaucoup plus strictes, une sélection plus importante ?
- Faut-il en terminer avec des filières dont on sait qu’il n’y a pas d’avenir pour les jeunes ou pour très peu d’entre eux, alors que ces filières sont attractives et demandées ?
- Faut-il que l’école réponde à une demande des besoins de la nation et des entreprises ?
Sur le premier point, je pense que c’est dans la limite du raisonnable. J’entends que si pour certains, il paraît évident de tenter sa chance, le bénéfice du doute, pour d’autres, il paraît important de recontextualiser. Si je reprends le cas de mon jeune à huit de moyenne dans le professionnel, qui veut devenir vétérinaire, qui ne fait aucun effort dans son travail, je crois qu’un retour à la réalité s’impose. C’est au cas pour cas.
Pour le second point, Emmanuel Macron dans la réforme de l’enseignement professionnel, avait déjà amorcé la fermeture de certaines filières. Je pense qu’il a raison. Notre société évolue, certaines filières n’ont plus de sens. Seulement, il s’agit d’un sujet tabou, car fermer une filière professionnelle, c’est supprimer un poste ou exiger une reconversion à un collègue. Pourtant, quand je vois certains jeunes partir dans des filières dans lesquelles on sait qu’il n’y a pas de débouché, on peut tout de même s’interroger sur une école qui forme des chômeurs. Vous noterez que je ne parle pas de culture, d’éducation, mais bien de filières professionnelles.
Avenir ?


Pierre-Roland Saint-Dizier et Pierre Benazech ont sorti en avril 2024 une bande dessinée dystopique qui se déroule en 2037. Le déterminisme pour les individus est désormais réalisé par les intelligences artificielles. Ce sont les IA qui vont prédire ce que chaque enfant va devoir faire dans la vie. On suit une famille qui subit cette société. La grand-mère qui oublie son quotidien pour rester dans une réalité virtuelle afin de rester dans son passé. Le frère qui passe son temps dans un jeu vidéo pour essayer de s’extraire du milieu social dans lequel il est. Enfin, le petit dernier qui rêve de devenir dessinateur, mais qui déclaré comme TDAH est considéré comme un individu dangereux pour la société. L’IA préconise ainsi de le mettre en centre de correction alors qu’il est doux comme un agneau.
Le monde présenté est l’illustration du monde vers lequel nous tendons si les états ne prennent pas en main les dossiers et laissent faire les sociétés pour prendre nos décisions. La fameuse souveraineté qui nous fait tellement défaut.
La bande dessinée fait mouche, tout finit en révolution et le système s’effondre. Le gamin devient un artiste à la renommée mondiale et démontre ainsi que la logique ne peut rien face à l’homme. Et pourtant.
Alors que notre monde va mal, sans encore entrer en économie de guerre, est-il honteux de dire qu’on a certainement besoin de former des gens capables de faire pousser des patates pour assurer notre souveraineté alimentaire ? Dès qu’il s’agit d’évoquer la collusion entre l’école et l’entreprise, ce qui est le cas du dernier point évoqué au paragraphe précédent, la levée de bouclier est réalisée de façon systématique. Une réflexion est pourtant à faire.
Fausse conclusion
Je n’ai pas de réponse. Si certains n’étaient pas allés au bout de leur rêve, si d’autres avaient été raisonnables, on a bien conscience qu’il y a des inventions extraordinaires, des personnalités hors du commun qui n’auraient jamais vu le jour. Moi le premier, je n’aurais sûrement pas accepté qu’on me dise que faire. Cependant dans un monde qui est en train de tomber, peut-on encore fonctionner de la même façon ?
Je n’ai pas de réponse, mais je peux toutefois faire un constat. Le système actuel ne fonctionne pas correctement et il devient urgent de prendre en considération de nombreux paramètres. Par exemple, avec une vie qui s’est allongée, quand il y a plus de trente ans l’âge de 14 ans pour partir en apprentissage était cohérent pour des élèves qui saturaient de l’école avec une autre maturité. À 14 ans aujourd’hui ce sont des enfants. Il faudrait donc reculer l’âge de l’apprentissage vers 16 ans peut-être pour avoir un peu plus de connaissances, mais aussi davantage de maturité.
Mais avec des enfants qui à 14 ans saturent totalement de l’école, quelle alternative proposer à des jeunes qui n’en peuvent plus du système scolaire ? Cela nous ramène ainsi à une école qu’on a voulu tellement inclusive qu’on a fermé toutes les sections un peu atypiques qui permettaient de gérer les enfants différents. C’est une refonte profonde du système scolaire qu’il faut faire dont personne n’a envie.
L’état, car ça coûte, les enfants qui préfèrent mieux regarder des TikTok, les profs qui n’en peuvent plus des réformes. L’immobilisme, pourtant dans cette situation ne fait que davantage s’effondrer un système scolaire à bout de souffle. Un système qui ne répond plus aux attentes des élèves, des familles et de la société.
Hello, écrire « que la suite est plus connue avec un parcoursup qui finira d’achever les survivants », est incomplet 😬 Après il y a MonMaster qui s’occupe de jeter dehors ceux qui sont arrivés jusque là : je suis d’accord que parler de MonMonstre^w MonMaster est un soupçon overkill par rapport à la problématique soulevée, mais la logique est la même juste 3 ans après. Quant à la disparition de certaines classes, je me demande si finalement les CPPN, qui étaient tant décriés, n’étaient pas si mal. En fonction bien entendu de l’équipe éducative. J’ai eu des chouettes expériences avec eux (je n’étais que pion) grâce à des CE et de profs engagés.