J’ai essayé de trouver un titre convenable, je ne suis pas ravi de celui-ci, mais il n’est pourtant pas si mauvais. Alors que les apparitions de Tintin sont particulièrement rares, tenues de façon ferme par les Éditions Moulinsart, on aura vu notre petit gaulois à toutes les sauces. Dessins animés, films, série Netflix, jeux vidéos et même un parc d’attraction, la licence a été vraiment exploitée à toutes les sauces. L’idée ici n’est pas de revenir sur l’histoire du petit gaulois que vous pouvez trouver partout ailleurs, mais plutôt de faire un retour global sur ce que la bande dessinée est devenue.

Est-ce qu’il faut sucer une licence jusqu’à sa dernière goutte ou les héros peuvent-ils avoir le repos du guerrier ? On connaît bien sûr la réponse dans notre monde capitaliste. On verra de l’Astérix jusqu’à ce que cela ne se vende plus. De la même manière, si on peut saluer la politique des Éditions Moulinsart qui n’exploitent pas tant que ça Tintin, le jour où ça se vendra moins, on verra les nouvelles aventures de Tintin. Hergé à l’époque avait expliqué que son personnage mourrait avec lui, il ne viendra pas se plaindre si on revient sur sa volonté.

Le problème pour Astérix c’est qu’on risque de friser l’écœurement, pour Tintin, c’est qu’il ne quitte les mémoires, remplacé par d’autres héros. Trouver la juste position du curseur n’est pas évidente, ne pas trop se montrer, se faire désirer, certains y arrivent, d’autres non. Pour l’heure chez Astérix, on est resté sur une publication annuelle, avec autour une masse de produits dérivés plus ou moins réussis. J’insiste bien sur le « resté », car si on regarde bien à la grande époque, c’était déjà le cas pour Goscinny et Uderzo.

Goscinny et Uderzo le tandem de choc

Les aventures d’Astérix et d’Obélix, Tintin ce sont les livres de chevet de ceux qui ont franchi la quarantaine. Il me paraît toujours important de contextualiser un texte, c’est ce qu’on demande aux élèves, réfléchir à la source. À l’époque, nous n’étions pas dans une société de consommation de masse culturelle. Il n’y avait pas d’internet, il n’y avait pas de console, nous avons connu seulement trois chaînes de télévision, encore moins Netflix. Les livres coûtaient cher, les bibliothèques étaient rares, si bien qu’on avait tendance à lire et relire certains ouvrages.

La force du concept d’Astérix dans la période Goscinny et Uderzo c’était d’avoir plusieurs niveaux de lecture. Le niveau de lecture que je qualifierai de premier degré, nos héros partent à l’aventure, cassent du romain, finissent en banquet. Le second degré, à la recherche des références culturelles. Le dernier degré, la critique de la société. On peut ainsi relire les ouvrages plusieurs fois et redécouvrir de nouvelles choses selon son propre parcours culturel.

Astérix, une quantité de références culturelles et de détails

Si on prend par exemple Astérix chez les bretons, nombreuses sont les références à la nourriture, à l’heure du thé, ou encore au brouillard. Nous sommes dans le second niveau de lecture, celui qui impose de connaître les clichés liés à l’Angleterre. L’album est paru le 31 août 1966 et on va trouver cette case.

Il s’agit du groupe les Beatles qui a fait partie des groupes de rock les plus connus au monde, au même titre que les Rolling Stones. À l’époque forcément le clin d’œil était parlant puisqu’il s’agissait d’actualité. Pour les gens de ma génération, les Beatles c’était le groupe qu’écoutaient nos parents, c’était donc aussi parlant. Aujourd’hui, un jeune de 15 ans qui fait une lecture d’Astérix chez les bretons ou d’Astérix de façon générale va rater toutes ces références. Il ne sera pas le seul, beaucoup d’acteurs de l’époque sont croqués. Si pour Louis de Funès c’est facile, car c’est encore un visage connu de notre enfance, pour d’autres, c’est plus compliqué. En effet, je suis né en 1975, j’ai dû commencer à lire Astérix en 1985 peut-être un peu avant. Le premier album est de 1966, si bien que le décalage culturel est important. J’ai souvenir d’avoir acheté à l’époque, enfin mes parents, en 1983 le fils d’Astérix, à cette époque Uderzo en était à son troisième album. En fin de compte, l’écriture d’Astérix n’aura jamais correspondu à ma période culturelle.

Certaines références sont plus simples à comprendre que d’autres comme les embouteillages en région parisienne, la partie de carte de Marius, César qu’on trouve chez Pagnol ou encore les embouteillages pour aller sur le sud de la France. On y découvrira la « promenade des bretons » par exemple. Goscinny croque la France et les clichés qui vont avec, on pense par exemple aux normands incapables de répondre par oui ou par non, seulement des peut-être.

Une multitude de références, mais aussi une multitude de détails. Si on ne fait pas attention, on ne verra pas dans le tour de Gaule d’Astérix qui fera penser au tour de France, ce petit chien. C’est l’arrivée d’Idéfix, présent tout le long de la bande dessinée si on fait attention aux cases. Ce genre de détails est omniprésent dans la bande dessinée. Dans Astérix chez les Bretons, on voit dans la case ci-dessous, les souvenirs correspondants aux différentes aventures d’Astérix avec une serpe d’or, un casque de goths, de gladiateur… Et bien sûr les jeux de mots en pagaille, les noms des personnages, des situations avec Astérix et Obélix devant un obélisque et Astérix qui répond que ça ne concorde pas.

Sans indulgence particulière qui pourrait être en lien avec la nostalgie de l’enfance, je trouve que l’une des forces de Goscinny c’est de ne jamais être lourd. L’exemple type de la lourdeur, c’est pour ma part Arleston à qui l’on doit le monde de Troy qui en fait des caisses pour essayer de placer un gag. On y reviendra plus loin avec les successeurs, mais Goscinny avait un avantage sur ceux qui ont écrit après lui, c’est d’être dans une terre neuve. Comprenez que passer après plus d’une vingtaine d’albums dans lesquels on a fait les anglais, les allemands, les espagnols et j’en passe, la carte du monde n’est pas extensible à l’infini.

Astérix, une critique de la société

Goscinny aurait pu se limiter à faire le tour du monde avec ses personnages et pourtant il était allé plus loin, ce qui montre la force du scénariste. On le voit croquer de façon caricaturale les habitudes des régions, avec certains albums, ce sont les mauvais penchants de l’homme. Le village des irréductibles gaulois est le seul qui résiste à l’envahisseur Romain. Avec la potion magique, les gaulois ne peuvent pas être vaincus par la force. Un jeune conseiller propose à César une autre méthode, les pourrir par l’argent. Il va donc acheter des menhirs à Obélix qui va s’enrichir, créer des jalousies dans le village. C’est une critique de la société de consommation, de l’argent, et nous sommes seulement en 1976 ! Derrière les traits du personnage manipulateur, Jacques Chirac, je vous invite à lire l’article complet de Slate.

Avec la zizanie, c’est la rumeur qui est condamnée. Toujours sur le même principe, ne pouvant prendre le village par la force, César envoie un homme qui génère de la discorde. Tout démarre de façon simple, Tullius Détritus donne un vase à Astérix, en expliquant qu’il est l’homme le plus important du village. Dès lors, la rumeur s’installe, Astérix serait complice des romains et aurait donné la formule de la potion magique. On notera une place assez importante des femmes du village dont la première apparition de la femme d’Agecanonix. On remarquera aussi comme souvent, les libertés que prennent les auteurs y compris graphiquement. Dès que la rumeur, le propos insidieux est tenu par une personne, la bulle est en vert. De la même manière, on a une double planche qui illustre une bataille avec les quatre camps romains qui attaquent de façon simultanée. On l’oublie fréquemment mais Uderzo a quand même un sacré coup de crayon. Les architectures, les personnages, les décors, c’est vraiment réussi.

Uderzo seul aux commandes, n’est pas scénariste qui veut

Goscinny décède après Astérix chez les Belges qui n’est pas le meilleur de la série, mais c’est un autre débat. Je pense qu’Uderzo va se retrouver confronter à des problèmes qui seront communs à tous les scénaristes qui vont suivre. Goscinny était très fort, et dans le jeu de mots et dans les histoires, reprendre le flambeau, c’est compliqué. Il faut non seulement avoir le talent de rentrer dans les chaussures d’un scénariste de génie, mais essayer de faire comme lui pour ne pas casser la dynamique de la série. Enfin au bout d’un certain nombre d’albums, les nouveaux pays se font rares comme les thématiques de la société. J’écrivais qu’Astérix chez les Belges n’est pas le meilleur, on assiste à un duel qui doit départager les gaulois des belges pour savoir qui sont les guerriers les plus redoutables. À part quelques références bien senties sur la Belgique, le scénario ne vole pas bien haut.

C’est donc avec cet héritage qu’Uderzo certainement le mieux placé pour reprendre le flambeau doit se débrouiller. La force d’Uderzo c’est en fin de compte de tenir le dessin. Comprenez que même si l’histoire est moins bonne, le fait de retrouver un dessin à l’identique permet de brouiller les pistes. Malheureusement pour l’auteur, pas bien longtemps.

Tout commence plutôt mal avec le grand fossé. Un village divisé en deux parties qui n’est pas sans faire penser aux deux Allemagnes à l’époque. Un couple d’amoureux qui pourrait faire penser à Roméo et Juliette, chacun appartenant à l’une des deux parties du village. Alors qu’Uderzo aurait pu essayer de tirer dans une de ces directions et caricaturer Shakespeare ou plus difficilement Berlin coupé en deux, on a une histoire pour le moins basique avec un méchant ridicule. Dès cet album Uderzo montre qu’il n’a pas la puissance scénaristique de son ancien collaborateur.

Les albums qui se suivent sont de qualité inégale avec parfois de bonnes surprises. L’odyssée d’Astérix par exemple nous fait vivre une aventure sympathique avec Astérix et Obélix qui doivent impérativement trouver du pétrole pour fabriquer la potion magique. Dans cet album, on aura un druide dissident inspiré par le James Bond joué par Sean Connery. Une aventure sympathique, carrée, qui tient la route, et de bonnes références à la pop culture de l’époque. Le fils d’Astérix n’est pas un mauvais album, avec cet enfant dont on cherche les parents et dont doivent s’occuper Astérix et Obélix.

Le ciel lui tombe sur la tête, ou la catastrophe qui n’est même pas un accident industriel

À l’époque, Uderzo a 78 ans et ce sera son dernier album d’Astérix. On aurait pu dire que les commentaires étaient unanimes pour dire que c’était mauvais, mais ce n’a pas été le cas. Oui les critiques ont été nombreuses plus du public que des professionnels, pourtant l’album se vend à 800.000 exemplaires en langue française en trois jours. En début 2006 l’album s’était vendu à 2 400 000 exemplaires d’après Wikipédia.

Comme je l’ai écrit, les lecteurs ont été particulièrement virulents, les critiques professionnelles ont été plutôt rares. Pourquoi ? Alors que l’album est mauvais à bien des niveaux ? Tout simplement parce qu’on n’a pas le courage de s’attaquer à un mythe qu’est Astérix et à son auteur, un vieux bonhomme qu’est Uderzo. C’est ici tout le paradoxe, la presse a cautionné, certainement une forme de respect de la dernière volonté d’un homme.

Avec ce dernier album Uderzo a voulu dénoncer l’invasion culturelle des produits américains et asiatiques, le manga en tête de liste. Les mangas sont représentés comme des espèces de cafard intergalactiques ce qui est tout de même franchement raciste, mais on y viendra plus loin. De la même manière, les comics sont représentés comme des supermans bodybuildés avec à leur tête un clone de Mickey. Tout ce petit monde débarque dans le village Gaulois pour récupérer la potion magique. Dans certains commentaires, on peut lire qu’il est rare de voir un auteur saborder son œuvre de son vivant, d’autres disent que la vieillesse est un naufrage. On se demande effectivement comment dans la chaîne de production personne n’a osé se révolter pour un naufrage annoncé.

Cet album démontre une forme de panurgisme du consommateur qui va continuer à acheter son Astérix annuel sans s’interroger sur la pertinence de ce qu’il lit. On lit le nouvel Astérix plus par habitude que par passion et c’est un problème de fond. Cela montre aussi le manque de courage de la presse dans son ensemble. Non seulement ceux qui sont en place peuvent faire presque n’importe quoi et ça continue de fonctionner, personne ou presque pour dénoncer. il est de plus difficile dans un contexte dans lequel les premières places sont prises d’émerger même pour une œuvre de qualité.

Les années Ferri, un gros poisson dans une petite mare.

Didier Conrad et Jean-Yves Ferri sont des poids lourds de la bande dessinée francophone, il fallait au moins ça pour reprendre le mastodonte de la bd française. Le dessin de Conrad est parfait, il s’agit d’une excellente imitation du dessin d’Uderzo. Pour le scénario, Jean-Yves Ferri est un scénariste qui fait d’habitude dans la bande dessinée absurde comme les aventures du Général de Gaulle à la plage. On pense aussi au retour à la terre avec Larcenet. Il collabore avec le journal fluide glacial, bien connu dans le monde de l’humour. On serait en droit de s’attendre à quelque chose d’un peu fou, de délirant, ce n’est absolument pas le cas, désormais Astérix c’est du sérieux.

Astérix et le griffon l’illustration d’une prise de pouvoir trop frileuse

Faire une aventure d’Astérix ce n’est finalement pas si compliqué. Un voyage, des rencontres, des romains qui se font frapper, un banquet. La saveur d’un Astérix tient dans le second et le troisième niveau de lecture. Avec Ferri, Astérix c’est un niveau 1.5, très peu de références, rien à comprendre, c’est basique. Dans Astérix et le griffon Panoramix reçoit la vision d’un de ses amis chaman Sarmates, qui va avoir des ennuis. J’ai dû faire une recherche pour savoir où se trouvaient les Sarmates, c’est compliqué. On va dire que ce n’est pas loin de la Russie et qu’il fait froid. Alors que la géographie et les coutumes des pays étaient exploitées par l’ancienne équipe, ici, c’est anecdotique. Simplement retenir qu’il fait froid, qu’il neige et qu’il y a du brouillard. Les ennuis du chaman, ce sont des romains qui sont à la recherche du griffon, animal légendaire. César cherche toujours à redorer sa cote de popularité et voit dans cet animal merveilleux une occasion.

Évidemment, les gaulois vont donner un coup de main au peuple du Chaman où tous les personnages ressemblent à ceux du village d’Astérix. La différence, c’est que ce sont les femmes les guerrières et les hommes qui gardent les enfants. Un prétexte plus qu’autre chose pour montrer qu’Astérix s’adapte à l’air du temps, mais dans les faits, ce sont toujours nos héros qui mènent l’action. L’album est particulièrement linéaire. Le chaman est capturé par les romains et Astérix et Obélix vont le délivrer. Beaucoup de pistes sont explorées, mais rien de bien cohérent, ça part dans toutes les directions. L’histoire est donc très basique, je crois que le seul point que j’ai apprécié dans la bd à part le dessin toujours au top, c’est le personnage de Fakenius. Il s’agit d’un légionnaire qui remet tout en question, on arrivera même à l’interrogation quant à la terre plate. C’est pour moi le genre de choses que j’aimerais retrouver dans un Astérix, quelque chose qui me parle, quelque chose d’actuel.

En baissant le niveau, on a un album grand public et compréhensible par tous. En tuant ici les notions de références ou de critique de la société, on se retrouve avec un réchauffé de ce qui fait le succès d’Astérix mais sans la saveur. Astérix et le griffon est le dernier album de Ferri, certainement l’album de trop.

Ferri aura publié en tout cinq albums et force est de constater qu’il n’y en a pas de particulièrement notable, aucun qui n’arrive à marquer les esprits, notamment par rapport à l’œuvre originale. Astérix chez les Pictes, on part plus ou moins en écosse avec une référence au Loch Ness, le lancer de tronc, mais on ne va pas plus loin. Pour le Papyrus de César, on retrouve toujours cette sensation dans laquelle on a l’impression que l’auteur ne creuse pas, qu’il reste dans le superficiel. César dicte ses mémoires et on lui conseille de retirer la partie quant à ses défaites contre les irréductibles Gaulois. Une copie de ce parchemin finit forcément chez les Gaulois. Il y aurait eu pas mal de choses à explorer, les lanceurs d’alerte par exemple, la presse, le journalisme, mais Ferri n’y va pas. Ferri n’y sera jamais allé alors qu’il a un incroyable talent. Est-ce qu’on l’aurait laissé d’ailleurs, c’est ici toute la question. Dans un article du point il écrit : Il nous avait notamment révélé qu’il faudrait peut-être s’affranchir de la contrainte séminale imaginée par Goscinny et Uderzo, et qui imposait l’alternance entre une histoire se déroulant « localement », non loin du petit village d’irréductibles, et un récit plus ou moins exotique. CQFD ?

Fabcaro, la relève ?

Jean-Yves Ferri aura donc scénarisé pendant dix ans Astérix. C’est sûrement la partie la plus difficile, Didier Conrad fait le sans-faute pour ma part dans une parfaite imitation d’Uderzo. En fin de compte, faire un Astérix ce n’est pas compliqué. Il suffit d’inventer un voyage, caricaturer le pays et ses coutumes. Ou encore une satyre de la société comme qui frappe fort dans le capitalisme (encore faut-il l’oser). On sait que l’ensemble finira dans un banquet avec des sangliers.

Faire un Astérix c’est entrer dans un univers particulièrement figé qui laisse peu de place à l’artiste. Les enjeux financiers sont trop importants, le public ne tolérerait pas un trop grand écart, aujourd’hui du moins. En effet, c’est un public vieillissant qui lit de la bande dessinée franco-belge. Le même type de public qui va voir les Rolling Stones pour entendre Satisfaction et Paint In Black, pas pour entendre les dernières chansons. Un Jean-Yves Ferri qui fait du douzième degré avec son camarade Larcenet n’a jamais pu sortir de ce cadre trop rigide. En fin de compte, ce n’est pas vraiment drôle. Je pense qu’un autre problème, c’est l’universalité. Je montrais à mon fils certains personnages d’Astérix comme Michel Constantin ou Bernard Blier, forcément, il ne peut pas connaître. Être universel aujourd’hui c’est s’acculturer ou presque. Astérix aujourd’hui se doit de concilier toutes les générations. Peut-être que les différents niveaux de lecture que proposaient Goscinny en son temps sont ici. Une aventure basique, des références culturelles qui parlent à toutes les générations, un peu de réflexion sur l’air du temps que comprendra qui voudra.

L’iris blanc ou l’anti devin

Comme je l’ai écrit plus haut, Astérix c’est le voyage ou un ennemi qui symbolise la société actuelle. À l’époque, avec le devin, Uderzo et Goscinny présentaient un personnage sombre qui « voyait l’avenir ». Ce dernier semait la crainte dans le village avec ses prophéties. On pouvait y voir une critique de l’obscurantisme, de la bêtise, des fausses croyances. L’épisode reste d’ailleurs très actuel. Fabcaro prend le relai pour cette histoire qui nous présente un personnage positif à l’inverse du devin. On passe finalement des gens qui prédisent le malheur aux gourous du positivisme et du développement personnel. Fabcaro au niveau du douzième degré, n’a rien à envier à Ferri. On lui doit la bande dessinée Zaï Zaï Zaï Zaï qui raconte comment un homme qui a oublié sa carte de fidélité dans un supermarché devient l’homme le plus recherché de France. Nous sommes dans de l’humour totalement absurde.

Vicévertus est ce fameux personnage envoyé par César pour perturber à sa façon le village gaulois. Ce dernier va inviter par exemple Ordralfabétix à proposer du poisson local plutôt que de l’importation de Lutèce. Il va surtout inciter Bonemine la femme du chef, à suivre le destin qu’elle n’a pas saisi pour partir à la capitale.

Dans les derniers Astérix, je trouvais que c’était modéré, qu’on prenait un minimum de risque et que Ferri ne s’en sortait pas. Avec l’iris blanc, pour son premier Astérix, Fabcaro fait beaucoup mieux. Le thème du développement personnel, de la recherche du bonheur, touche un large panel de lecteurs. Difficile en effet quand on lance YouTube ou TikTok de ne pas trouver des vidéos pour devenir meilleur, plus heureux, trouver le sens de la vie. Bonemine fait une fugue sur Lutèce, on aura droit à tous les clichés de la région parisienne, comme le retard des trains ou les esclaves en grève. Les trottinettes, les restaurants dans lesquels derrière le titre à rallonge, se cache un plat minuscule.

Fabcaro caricature Paris transposé dans l’univers d’Astérix et Obélix de façon parfaite. Avec ce premier album Fabcaro est un cran au-dessus de Ferri, les jeux de mots, les scènes, tout y est vraiment, on croirait un Goscinny moderne. Le seul reproche peut-être c’est d’avoir fait quelque chose de léger sur un problème grave. Parfois les gourous du développement personnel mènent au drame.

Est-ce que Fabcaro aura transformé l’essai ? En tout cas au niveau des ventes, c’est le cas avec 1.65 million de ventes dans les premiers jours, Fabcaro fait aussi bien que… Le ciel lui tombe sur la tête, le meilleur score en 20 ans. L’histoire démarre avec un portugais accusé à tort d’avoir essayé d’empoisonner César. Nos deux amis partent en Lusitanie pour régler le problème. Dès les premières pages, on retrouve ce qui fait la marque Fabcaro. Par exemple, Epidemaïs explique à Astérix que les affaires vont bien depuis que les Romains ont compris qu’ils pouvaient consommer des fruits frais toute l’année. Astérix s’interroge alors sur le bilan galérien. Comme pour l’iris blanc, Fabcaro arrive à porter des problématiques actuelles dans l’ouvrage, et c’était ce qui faisait déjà la force de Goscinny à l’époque. Un bémol toutefois, on n’est pas vraiment dans l’universalité, mais plutôt chez des gens qui ont un minimum de culture. Astérix dans cette version devient moins populaire quand on réfléchit au bilan carbone, à l’écologie et à la mondialisation.

Pour le reste de l’album, je suis davantage partagé. Une aventure dans un pays étranger, c’est souvent un guide touristique et une caricature des habitants. J’évoquais le racisme plus haut, et je pense qu’il y a une volonté chez Fabacaro et Conrad de sortir de la caricature facile. Au Portugal, on aurait pu se lancer sur la pilosité ou la maçonnerie, les auteurs ont fait le choix de la saudade. Ainsi, les portugais apparaissent tous comme mélancoliques et joyeux à la fois. On notera la césure avec le racisme ordinaire avec le pirate Baba qui perd son accent sans R et qui n’a plus la lèvre proéminente.

Ainsi, pour ne pas tomber dans les clichés racistes ce qui peut s’entendre, Fabcaro est forcé d’aller culturellement plus loin ce qui disqualifiera certainement une partie du lectorat. Au niveau guide touristique, je trouve que cette fois-ci le dessin de Conrad est en retrait. Quand Uderzo faisait les bâtiments des pays qu’il visitait, cet album est plutôt pauvre en patrimoine, on se concentre sur l’alimentation. De la même manière l’histoire est assez triviale, il s’agit de délivrer un prisonnier et de le disculper du crime qu’il aurait commis. Je préfère largement l’iris blanc que ce second album.

Alors Fabcaro la relève ? Certainement trop tôt pour le dire après deux albums. Je note qu’il y a tout de même davantage de plaisir personnel dans cette lecture que pour les albums réalisés par Ferri. Ce qui est certain, c’est que dans un contexte morose, avec des chiffres de vente impressionnants, la poule aux œufs d’or Astérix est pour le moment increvable.

7 Comments

  1. Plutôt d’accord avec ce constat.
    Pour ma part, ce qui m’agace particulièrement c’est cette volonté de vouloir absolument sortir un jeu de mots toutes les 3 cases, comme si c’était en haut de la liste du cahier de charges. Mais cela est moins flagrant dans le dernier opus

  2. Pour ce qui est de Tintin, j’y vois davantage un souhait de sacraliser l’œuvre d’Hergé. L’ambition de Rodwell étant de faire chaque case un œuvre d’art à part entière. C’est un choix sans doute aussi financier qui risque, à terme, de figer Tintin définitivement et de lui réserver un sort à la Popeye ou Becassine. Il me semble avoir lu un moment qu’il était question de l’éventualité de ressortir un Tintin en 2050 pour… prolonger la marque. Il était question de refaire « Tintin et le Thermozéro ». ( A prendre avec des pincettes) – Un article de 2013 : https://www.europe1.fr/culture/Bientot-une-nouvelle-aventure-pour-Tintin-740352

  3. Étant fan de Blake et Mortimer, j’ai vécu la sortie annuelle voire plus par différents scénaristes et dessinateurs sans même garder la cohérence entre les albums. Résultat, je fuis les nouveaux et relis les anciens de temps en temps.

    Attention, Goscinny s’écrit avec deux « n » 😉

  4. Merci, c’était passionnant à lire.
    Même au premier degré, « Le ciel lui tombe sur la tête » était très mauvais car avoir des extra terrestres dans Astérix est complètement hors de propos, d’autant plus avec leur look ridicule.
    Y aura-t-il un article sur les adaptations live/animées ?

    1. Je vais peut-être me lancer sur un billet spécial. À l’heure actuelle l’idée, c’est de refaire les contenus du blog proprement, j’ai compilé mes billets Astérix et j’ai complété le billet actuel. Quand j’aurais avancé, je le ferai certainement.

  5. Vraiment passionnant à lire et je partage également le constat. C’était mieux avant. Faut peut-être laisser les héros mourir avec leurs créateurs plutôt que s’acharner à les maintenir en vie et en créer des nouveaux.

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