Doit-on dire Celtes ou Gaulois ? Sous des vidéos précédentes où je parlais des gaulois, j’ai eu droit à plusieurs commentaires du style : “ on ne dit pas gaulois mais celtes…ça prouve que tu n’y connais rien !” “Gaulois a été inventé par les romains” etc. Bref, vous voyez l’idée.
Je me suis alors posé les questions : existe-t-il une bonne manière de désigner ces populations ? D’où viennent ces noms ? Quand ont-ils été utilisés pour la première fois ? Et surtout que désignent-ils ?
Alors que vous soyez Team Gaulois ou Team Celtes, asseyez vous confortablement, car l’explication n’est pas si simple.
Et d’abord, avant de rentrer dans le sujet, un petit rappel.


La culture Celte s’est développée sur une très grande partie de l’Europe. Dès le milieu de l’âge du bronze, on identifie une culture matérielle et spirituelle commune, installée entre la France et la Bohème (Tchéquie actuelle) : même production métallique et céramique, mêmes modes funéraires. Au moment de la civilisation de l’Hallstatt (VII-VIe s av.NE) on retrouve sur tout ce territoire des tombes magnifiques sous d’impressionnants tumulus (tertre funéraire) pouvant s’élever à plus de 15m de haut. A l’intérieur on y trouve du mobilier, de beaux tissus, des chars, des bijoux, etc. Vous connaissez peut-être la tombe de la princesse de Vix en Bourgogne ou celle du prince de Hochdorf en Allemagne. En plus d’être impressionnantes, ces tombes nous montrent que les celtes étaient liés, au moins commercialement avec le monde méditerranéen : vases, bijoux, statues en bronze en provenance des cités grecques, étrusques ou Vénètes.
La culture de La Tène se développe au second âge du fer (Ve-Ier siècle av.NE.). Ce sont les celtes que nous connaissons le mieux. C’est durant cette période qu’ils vont connaître leur expansion maximale. Ils occupent un vaste territoire allant de l’île de Bretagne à la mer Noire. Les Gaulois sont donc de culture laténienne. Voilà pour cette rapide présentation.
Origine de l’utilisation du nom Celte
Commençons par le nom Celte, qui est le terme le plus ancien pour désigner ces populations. Pour info, avant que les grecs ne connaissent mieux ces celtes, ils désignaient les peuples de l’intérieur du continent par le mot Hyperboréens « ceux qui habitent par-delà les souffles du froid Borée ». C’est un terme que l’on retrouve chez Homère par exemple.
La plus vieille mention
La plus vieille mention du nom « Celte » se retrouve dans un texte d’Hécatée de Milet, géographe et historien grec ayant vécu 500 ans av. NE. Il y présente la colonie grecque Massalia, fondée par les Phocéens vers -600, et indique qu’elle se trouve en territoire Ligures. Il dit ensuite que l’on retrouve au-delà, la « Keltiké » (c’est-à-dire la celtique) peuplée par des « Keltaï » (des celtes).
Par contre, il n’a aucune connaissance de ce qu’il y a à l’intérieur des terres. Donc pour lui la « celtique » s’étendrait « du couchant d’hiver, à la limite de la Lybie, jusqu’au couchant d’été, vers où commence le territoire des Scythes ».
Les Ligures cités par Hécatée seraient des populations autochtones, présentent depuis le début de l’âge du bronze.



La « keltiké »
Le terme Keltiké est repris 50 ans plus tard par Hérodote dans ses « Histoires ». Il essaye de présenter ce vaste territoire allant d’après lui des sources du Danube, que les Grecs connaissent car ils ont des colonies au bord de la mer Noire, jusqu’aux colonnes d’Hercule (détroit de Gibraltar). Donc, grosso modo, ce que disait Hécatée.
L’historien éphore résume en -340 la géographie connue. Au sud-ouest de la Grèce il y a les Éthiopiens (africains), au sud-est les Indiens, au nord-est les scythes et enfin au nord-ouest les celtes.
Ephore précise que les « Celtes ont des coutumes qu’on trouve chez les Grecs », et qu’ils « entretiennent avec la Grèce des rapports très étroits ».
Les Grecs donc, comme le dit Ephore, une fois installés à Massilia et ailleurs sur la côte méditerranéenne, eurent des relations économiques et politiques très importantes avec les peuples autochtones. Ils ont même été grandement influencés par leurs contacts avec les Grecs.
« Celtes » désignait probablement tous ces peuples avec qui ils entretenaient des relations. Ce terme est aussi devenu un mot générique pour désigner les « barbares » dès le IV et IIIe siècle av.NE. D’ailleurs, saviez-vous que « barbaros » en grec tire son origine du fait que les grecs ne comprenaient pas ce que ces étrangers disaient. Ils entendaient une sorte de borborygme inarticulé du type « bar bar bar » et ça a donné le nom « barbare » pour désigner ce qui n’étaient pas de culture grecque !
D’où vient le mot « Celte » ?
Eh bien, il y a débat dès l’antiquité. Par exemple Strabon au Ier siècle av.NE. dira dans sa présentation du sud de la Gaule :
Ici finit ce qui se rapporte aux peuples de la Narbonnaise, c’est-à-dire aux Celtes, pour me servir de l’ancienne dénomination, car j’ai idée que c’est aux habitants de ladite province que les Grecs ont emprunté le nom de Celtes, qu’ils ont étendu ensuite à toute la Gaule
César, influencé entre autres par Strabon, écrit au début de la Guerre des Gaules :
L’ensemble de la Gaule est divisée en trois parties : une est habitée par les Belges, l’autre par les Aquitains, la troisième par le peuple qui dans sa langue se nomme Celte et dans la nôtre Gaulois
C’est d’ailleurs César qui va populariser l’idée que les gaulois se désignaient comme des « celtes ».
Par contre l’historien grec, Denys d’Halicarnasse (Ier siècle av. NE.) nous dit que « celtique » vient du grec « kellein » qui veut dire « aborder ». Donc quand les Phocéens débarquent ils appellent cette terre nouvelle « Kelsique » (« là où on a abordé »), ce mot se serait ensuite déformé avec le temps. Réalité ou simple invention de Denys ? Cependant, aujourd’hui des historiens et archéologues se posent encore la question. Dominique Garcia précise que l’origine celtique du mot « Celtes » « est improbable et (que) sa filiation grecque est possible ».
Maintenant penchons-nous sur les origines du nom Gaulois
Il faut attendre 168 av.NE. pour que « Galli » (Gaulois) soit mentionné dans les sources romaine pour la première fois par Caton l’Ancien dans « Les Origines » reprenant des sources plus anciennes remontant probablement au IVe siècle. Alors, d’où vient ce nom ?
Pour certains historiens, ou archéologues comme Laurent Olivier, c’est un nom inventé par les Romains. Il dit:
Gaulois n’est donc pas le nom par lequel les habitants des pays situés au nord des Alpes se reconnaissaient eux-mêmes. C’est une appellation étrangère
Comme l’on fait les espagnols, quand ils ont appelé « Indiens » les populations autochtones d’Amérique.
Pour d’autres, « Gaulois » est bien un nom que se donnaient certains Celtes. D’après le linguiste Jacques Lacroix « Galli », ou plutôt « Galatas », vient de la racine gauloise « Gal » qui pouvait signifier les « braves », les « costaux », les « vaillants ». Un qualificatif plutôt avantageux que les romains ont utilisé pour désigner tous les celtes de Gaule.
Jean Louis Brunaux lui, s’appuyant sur Poseidonios (-135 -60), nous explique que les autochtones habitants en dessous de la Loire et commerçants le plus avec les grecs se désignaient eux même « Celtes ». Et que les peuples situés au nord du fleuve s’appelaient ou étaient appelés « Galatas ». Ils étaient plus sauvages que leurs cousins du sud et étaient « d’excellents combattants ». Ils servaient d’après lui, très souvent de mercenaires aux Celtes.
La légende d’Hérakles en Gaule.
D’ailleurs, Poseidonios rapporte une légende créée par les Grecs racontant la création de la Gaule. Autrefois un roi celte avait une fille très grande et très belle. Son physique la rendait si fière qu’elle renvoyait chez eux tous ses prétendants. Héraclès en expédition en celtique contre le géant Géryon la rencontre. Il en profite aussi pour fonder la ville d’Alésia…hein, quitte à se déplacer… La princesse tombe follement amoureuse de ce héros, surpassant en taille, en force et en beauté le commun des hommes. Avec l’approbation de ses parents elle accepta les avances du grec. De leur union naitra Galatès, qui, comme ses parents, surpassait en tous points les autres habitants. Adulte, il monta sur le trône et conquit les pays voisins pour fonder la Galatie. Il donna à son peuple le nom de Galates.
Poseidonios n’est pas le premier à rapporter une légende dans laquelle on parle des Galates. Bien avant lui Timée de Taormine (-350 -260) nous racontait que La Galatia avait été créée par Galatos, fils du cyclope et de la Néréide (nymphe marine) Galatée.
Cette légende montre bien que dès le IIIe siècle av.NE. les Grecs utilisaient eux aussi le nom « Galates ».


Les Gaulois/Celtes humilient les Romains !
Ce sont donc ces populations du nord de la Gaule que les Romains affrontèrent aux côtés du chef des Sénons, Brennus, en 390 av. NE. Les Sénons, sont un peuple se trouvant au-dessus de la Loire. Ces Gaulois vont infliger les plus terribles des humiliations aux Romains en les écrasant lors de la Bataille de l’Allia, puis en prenant et en pillant la ville de Rome.
C’est forcément au contact de ces celtes se désignant comme « Galatas », que les Romains commencèrent à désigner l’ensemble de ces peuples comme étant des « Galli », déformant volontairement le nom. Galli veut dire coq en latin. Le font-ils pour se moquer, ou pour démystifier ces celtes qui leur faisaient si peur ?
Quoi qu’il en soit, cette appellation générique simpliste (gaulois à la place de celtes) ne plaisait pas à Diodore de Sicile (-90 -30) :
Les peuples qui habitent au-dessus de Massalia […] se nomment Celtes, ceux qui sont au-dessus de la Celtique […] on les appelle Galates. Les Romains comprennent tous ces peuples en bloc sous une appellation unique, en leur donnant à tous, le nom de Galates
Qu’il sont cons ces romains !
Les Grecs aussi, vont subir un peu plus tard les invasions de ces peuples : Au IIIe siècle, des celtes traversent les Balkans et attaquent la Macédoine avec une armée estimée à 150 000 hommes et 15 000 cavaliers. Les Macédoniens sont défaits et en 279 av NE. Les alentours de Delphes sont pillés. Pensant que ces celtes étaient différents de leurs alliés Keltoïs de Gaule, ils leurs donnèrent comme les romains un nom différent : Galataï.


Les « Gaulois » arrivent aussi en Grèce.
Ces Galates vont poursuivre leur chemin et s’installer en Anatolie pour y fonder le royaume de Galatie.
Le roi de Pergame, Attale Ier, arrêta les attaques des celtes en remportant une illustre victoire contre ces Galates installés en Turquie, vers 240 av.NE. On lui attribuera le surnom « Sôter » (sauveur des grecs).
D’ailleurs admirez cette statue intitulée « Le gaulois mourant », qui est une copie romaine d’une statue commandée en 220 av NE, probablement par le roi lui-même.
Un peu plus tard, au IIe siècle av.NE., Polybe, politicien et historien grec (-200 -120) qui s’était rendu en celtique, utilise les deux termes « Celtes » et « Gaulois ». Il dit dans Histoires (II,15,8) que les Galates « habitent aux extrémités de l’Europe, au bord d’une mer immense qu’on ne peut traverser jusqu’à l’autre rive ».
Conclusion. Alors team Gaulois ou Team Celtes ?
Voilà à peu prêt ce que l’on peut dire de l’utilisation du terme Gaulois ou galates. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce n’est sans doute pas les romains qui ont inventé ce nom, mais ils l’ont surtout popularisé et déformé. Le mot celtes quant à lui n’est peut être pas un mot celte, mais ils se le sont approprié pour se désigner eux même…oui c’est compliqué et les chercheurs ne sont pas tous d’accord entre eux…
Je vous ai fait un résumé des dernières recherches sur la question. Bien sûr, comme toujours en histoire et en archéologie, les conclusions peuvent évoluer. Par contre on peut affirmer sans trop se tromper que tous les Gaulois sont des Celtes mais que tous les Celtes ne sont pas Gaulois.
Je terminerai avec une citation de Danièle et d’Yves Roman (Danièle Roman était ma prof) :
Il y avait donc deux mondes celtiques en Gaule, celui des Celtes et celui des Galates. Simplifiant la question, les Romains appelèrent tous les habitants de la Gaule des Gaulois et introduisirent à jamais, ou presque, la confusion la plus regrettable…
Sources :
Le monde secret des Gaulois, Laurent Olivier, Flammarion, 2024.
Les Gaulois à l’œil nu, Dominique Garcia, 2023.
Les Gaulois, vérités et légendes de Jean-Louis Brunaux, Perrin 2018.
Le Pays des Celtes, Laurent Olivier, Seuil, 2018.
Les Gaulois de Jean-Louis Brunaux, Les Belles Lettres, 2005.
Histoire de la Gaule de Danièle et Yves Roman, Fayard, 1997.
Bonjour, je suis bien heureux de lire ce billet mais me vient une question: depuis quand av.NE a remplacé av.J-C ?
A pluche et merci pour tes explications.
Merci pour ta lecture. Honnêtement, je suis incapable de te répondre. Il me semble qu’on l’utilisait déjà, il y a 25 ans, quand j’étais encore en fac d’Histoire ^^ Il est utilisé pour standardiser les articles scientifiques, vu qu’il n’y a que 2 milliards de chrétiens pour 8 milliards d’habitants. Fun fact, on utilisait déjà fin XIXe siècle « ère commune » (Common Era, CE) et « avant l’ère commune » (Before Common Era, BCE).