L’informatisation, une charge mentale dans l’éducation

Avec les années, de plus en plus de tâches sont informatisées. Sur le principe, une bonne chose, dans les faits, l’informatisation n’allège pas, au contraire.

Informatiser c’est automatiser

Il ne faut pas croire que je suis un partisan du, c’était mieux avant. J’ai connu les bulletins à remplir à la main, où l’on passait des heures à compléter en attendant que le collègue termine. Les billets d’appels, le cahier de texte et j’en passe même si beaucoup de choses se rédigent encore à la main en 2022. Les livrets du BAC par exemple. L’informatique pour certaines choses est un véritable confort. Je peux remplir mes bulletins scolaires depuis chez moi, faire l’appel en classe depuis mon téléphone portable. Je peux de la même manière récupérer un numéro de téléphone d’une famille et appeler directement sans fouiller dans un registre.

Lorsque l’informatisation remplit sa fonction première, faciliter, automatiser, c’est un véritable gain de temps.

Avant

L’informatisation pour compenser les carrences de nos sociétés

Les ENT ou environnements numériques de travail, permettent de regrouper au même endroit les informations concernant les élèves. Ils restent un outil de synthèse mais aussi de traçage qui peut altérer la relation tripartite entre enseignants, familles et enfants. En effet, à l’époque, l’enfant pouvait discuter simplement de ses notes avec ses parents, de ses sanctions ou de ses repas.

Aujourd’hui toutes ces informations sont dans les ENT. Si elles y sont, c’est pour répondre à un besoin. Les enfants cachent les notes, les parents sont de plus en plus dans la vérification de la performance ou du détail. Il y a derrière cette présentation un aspect ludique, surtout pour les parents !

Pourtant, il s’agit potentiellement d’une destruction de la communication. Il est en effet plus facile pour un enseignant d’envoyer un mail lapidaire, de faire un rapport plutôt que de prendre son téléphone pour échanger avec la famille.

Si dans les familles, on communiquait sur sa journée et pas chacun derrière son téléphone, ces outils seraient inutiles. De la même manière, les enseignants, pour se protéger face à des relations devenues complexes depuis la COVID vont avoir tendance à tout noter pour se protéger.

La communication est devenue tellement mauvaise, compliquée, que ces outils permettent de mettre un filtre. Un mauvais filtre souvent, car de temps en temps l’écrit ne permet pas de faire transpirer l’intégralité des émotions. De plus, à l’instar des réseaux sociaux, des avis sur internet, les gens utilisent l’ENT pour se défouler, ce qu’ils ne feraient pas nécessairement lors d’une rencontre.

On rajoutera enfin que dans notre société d’informatisation où il faut proposer toujours plus, on va créer du besoin avec de nouveaux modules. Autant de tâches supplémentaires qui vont se rajouter pour l’enseignant.

Pronotes

Toujours plus

Les ENT sont donc une charge supplémentaire. Si les fonctions de remplissage du cahier de texte font partie de nos obligations légales et sont globalement encadrées, la communication avec les élèves et les familles n’a plus de limite.

En effet, il est devenu commun depuis la crise COVID d’envoyer un message à un enseignant durant le week-end ou à vingt-trois heures. Tout le monde trouve cela normal. Pourtant, vous n’appelez pas votre garagiste ou la secrétaire de mairie en dehors des horaires affichées. Quand bien même, vous n’obtiendriez pas de réponse. En ce qui concerne les enseignants, on va considérer que l’école ne s’arrête jamais. La limite entre la vie privée et la vie professionnelle devient de plus en plus ténue.

On pourrait rétorquer que dans les entreprises, le problème est similaire. De nombreux salariés réclament un droit à la déconnexion. La différence entre l’entreprise et l’éducation nationale, c’est entre autre les salaires. En effet, si vous êtes un cadre payé à 4000 €, c’est différent d’un enseignant à 1800. Le problème de rémunération, de respect, de surmenage des enseignants apparaît largement dans la presse. Problème qui devient préoccupant puisqu’on ne trouve plus de personnes pour enseigner.

Il s’agit pourtant d’une des missions de l’enseignant. La communication avec les familles. Et on pointe ici du doigt une des limites du métier, l’absence d’encadrement des tâches. Oui, il est normal de communiquer avec les familles, mais combien de temps ? Une heure ? Deux heures ? Trente heures ? Et quand on a fini son quota ? On s’arrête. C’est une véritable problématique, car il s’agit ici de l’avenir de jeunes. Avec des situations familiales de plus en plus complexes, les explications sont de plus en plus longues. L’enseignant qui se contentait d’enseigner est devenu éducateur, aujourd’hui il est éducateur des jeunes et parfois des familles.

Vraiment plus

Dans ce qui précède, la véritable difficulté, c’est en fin de compte trouver le curseur pour l’enseignant. C’est finalement à lui de se positionner pour savoir dire stop. Malheureusement, l’informatisation prend désormais de nouveaux aspects

Les examens d’entrée en classe de seconde

Les tests de positionnement en seconde en maths et en français sont arrivés depuis quelques années maintenant. Il s’agit de placer les élèves en face d’un ordinateur et de faire passer des tests sur une plateforme numérique. C’est une charge de travail supplémentaire pour les enseignants qui doivent organiser ces épreuves officielles, et qui doivent par la suite exploiter les résultats pour faire de l’aide personnalisée. Un problème logistique pour l’établissement bien évidemment.

Si on réfléchit bien, c’est une curiosité. Les élèves deux mois auparavant ont passé l’examen du DNB ce qui laisse supposer qu’on connaît leur niveau. Il s’agit bien sûr d’une boutade. Le DNB c’est 400 points de contrôle continu sur 800, 100 points d’oral avec ses enseignants, 90% de réussite, 75% de mentions. Face à des chiffres très positifs, on devrait s’attendre à des élèves de très haut niveau. Nous savons que le niveau est en baisse, ces évaluations qui mettent l’enfant face à l’ordinateur permettent de mesurer de façon très fine le véritable niveau de l’élève.

L’informatisation est ici :

  • Source de travail supplémentaire pour les enseignants.
  • Un outil de traçage des élèves.
  • Un outil de traçage des enseignants. Il est facile de mesurer le décalage entre les évaluations et les notes de DNB afin de vérifier si on surnote dans tel ou tel établissement.
L’affiche des évaluations d’entrée en seconde

pix

pix est depuis quelque temps une mesure de la compétence informatique des élèves. Sur le même principe que les évaluations d’entrée en classe de seconde. L’élève est mis face à face à l’ordinateur et répond à des questions. La particularité de pix c’est que pour prétendre à passer l’examen il est nécessaire d’avoir un certain nombre de points.

Comme dans les évaluations d’entrée en classe de seconde vont se poser les mêmes problématiques. Créer les comptes, prendre des heures pour réaliser des parcours, donner les codes aux élèves, réinitialiser les codes quand ils les perdent. Enfin, faire passer l’examen final de la certification.

À l’époque, nous avions le b2i, que tout le monde prenait sous la jambe. En effet, plutôt que d’évaluer les compétences de façon sérieuse, les enseignants avaient tendance à le faire à la louche. De cette manière, on peut contrôler le niveau des enfants de façon précise.

Pix

L’ASSR2

Dans les découvertes de cette année, l’ASSR2 sur les mêmes modalités que celles qui précèdent. L’ASSR2 est une attestation de sécurité routière qui permet aux élèves de passer le BSR et qui est obligatoire pour passer le code. Jusqu’à maintenant, nous le faisions à l’ancienne. Une salle, la diffusion d’une vidéo, les élèves cochent les cases de la grille. La seule « complexité » pour l’enseignant, la correction à la main.

Nous allons pour la première fois utiliser cette année ce nouveau système. Il s’agit ici d’un problème que je n’ai pas évoqué, la compétence attendue des enseignants. Du fait d’être ministère de l’Agriculture, nos élèves ne sont pas présents de façon automatique. Il est nécessaire de faire un export depuis nos bases sous forme de CSV. Comme pour beaucoup de ces nouvelles tâches, je l’ai fait. Mes collègues n’auraient pas eu la capacité de comprendre les 47 pages de la documentation et de faire les manipulations inhérentes. Ce travail supplémentaire, cette charge, n’est pas rémunérée, n’est pas valorisée. C’est de plus souvent pour la pomme des enseignants de mathématique ou d’informatique.

Alors qu’il était possible de réunir simplement 30 élèves ou plus dans une salle avec un vidéoprojecteur, ce nouveau système va nous poser un problème matériel. Il va falloir faire des groupes, mobiliser des salles informatiques et trouver des écouteurs.

Jusqu’à maintenant, nous demandions aux élèves pour les examens de ce type de venir avec leur casque audio. Seulement avec la déferlante des airpods, de moins en moins d’élèves possèdent des casques filaires !

Effectivement, l’aspect de la plateforme est intéressant pour de nombreux aspects : autocorrection, génération automatique des diplômes. La mise en œuvre est en outre particulièrement complexe et rajoute un travail supplémentaire conséquent, tout comme la logistique compliquée.

Créer une épreuve d’ASSR2

Santorin l’informatisation de la correction des copies du BAC

Je ne suis pas encore concerné par Santorin. Il se trouve que le ministère de l’Agriculture a souvent du retard par rapport à l’éducation nationale. Sur le « papier », l’idée n’est pas mauvaise. Les corrections du BAC pour moi c’est prendre la route et faire 200 km pour aller corriger des copies. J’ai déjà fait plus de 5h de route pour aller corriger des copies… Une année, nous nous sommes retrouvés à Nîmes en pleine canicule avec deux toilettes pour plusieurs centaines d’enseignants et des salles non climatisées. Des profs corrigeaient des copies dans les escaliers pour essayer de trouver un peu de fraicheur. Ainsi, une correction à distance, de chez soi, depuis son ordinateur, c’est forcément positif.

Et pourtant, c’est dans la mouvance des outils précédents, un outil de contrôle. Imaginez toutes les statistiques que l’on peut obtenir : temps passé sur les copies, nombre de mots utilisés, quantités d’annotations, moyennes et j’en passe. On rajoute de plus un isolement supplémentaire pour les enseignants. Lorsqu’on corrige, il n’est pas rare qu’on s’interpelle pour demander ce qu’on fait, comment on note face à des cas qui sont parfois totalement tordus. Enfin, la dimension humaine du temps partagé avec les collègues autour d’un café ou un repas.

Je fais typiquement partie des gens qui apprécieront ce type de logiciel car j’ai pour habitude de travailler chez moi devant mon PC. J’ai toutefois totalement conscience qu’il s’agit d’une première étape vers une correction par les IA. Une orientation de plus vers la déshumanisation de l’éducation comme on le voit dans tout le service public.

Correction de copie avec Santorin

En conclusion

J’enseigne au moment où j’écris ces lignes depuis 20 ans. S’il fallait que je tire un bilan de l’informatisation de l’école de façon générale, je dirais qu’elle est négative. Lorsqu’on aurait pu penser à des processus d’automatisation, un gain de temps, l’informatique nous a davantage asservis à des tâches administratives pour nous éloigner du cœur de métier.

L’ensemble de ces nouvelles procédures à mettre en place ne sont pas payées et s’ajoutent aux très nombreuses fonctions des enseignants à qui l’on en demande toujours plus.

Si un restaurateur passe plus de temps à répondre aux commentaires qu’on laisse sur sa cuisine plutôt que de cuisiner, il ne fait plus son métier, il fait autre chose. C’est ce qui se passe dans notre métier où nous passons de plus en plus de temps à nous disperser au détriment de l’enseignement.

One Comment

  1. On n’a pas la même vision de l’informatisation.
    Même si c’est utile, aucun moyen pour moi de répondre en urgence en dehors de mes horaires.
    Et je n’attends pas de réponse si je mail à 23h…

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