Parce que parfois comme Jacky et Ben-J, il faut faire le bilan.

Plus de 25 ans de présence sur le web.

En 2000 après avoir largement échoué aux concours pour devenir enseignant, j’arrive à Paris pour devenir développeur COBOL En arrivant à la capitale et en m’installant à Melun, je récupère l’ADSL. Il faut comprendre que l’accès à l’internet dans la cité universitaire était plutôt rare, passer d’un internet ponctuel à un internet permanent change forcément la donne. Ce qui change aussi, c’est de passer de Montpellier avec des interactions sociales importantes à un monde d’adultes, de professionnels.

Durant mes années sur Montpellier, j’ai fréquenté pas mal de gens dans le monde de la vidéo. L’idée de façon générale, c’était de réussir à convertir des mangas en VHS, les plus jeunes iront se documenter, en fichier numérique. Nous en étions au MPEG2, les fichiers étaient gros, la qualité pas formidable pour autant. En 1999, Jérome Rota « invente » le DivX et les choses prennent un autre tournant. C’est le début de l’âge d’or avec des logiciels de conversion graphique comme Flaskmpeg. Parallèlement le piratage se démocratise, on a des relations qui ont le câble sur la ville et on voit les Napster, eMule qui permettent de récupérer davantage de choses sous le manteau.

Le logo qui a fait trembler Hollywood

Il faut comprendre qu’à cette époque, l’accès à la culture n’a rien à voir avec aujourd’hui. Nous étions à une époque dans laquelle trouver du manga, un film, c’était parfois cher et inaccessible.

Si on reprend le fil de ma vie, j’arrive en 2000 à la capitale avec de sérieuses compétences en vidéo ou plus précisément de piratage en vidéo. Je me retrouve à travailler pour BNP Paribas dans lequel on a un CE considérable qui récupère des films en pagaille sous la forme de DVD. Je suis toujours intéressé par la conversion vidéo, mais je n’ai personne de physiquement présent pour échanger. Avec un internet domestique, je m’engage sur les forums vidéo de l’époque.

J’ai été un acteur des méthodes de conversion dites DVDRIP en France. Les années ont passé, les techniques se sont démocratisées et puis et arrivé un internet plus puissant, plus fort. Pourquoi se casser la tête à faire les conversions de film qui demandent du matériel et de la place quand il suffit de les télécharger sur les réseaux P2P de l’époque ? C’est d’ailleurs un point qui est notable et toujours d’actualité. Si vous voulez lutter contre le Warez, faites des offres commerciales intéressantes. Les gens ne piratent en fin de compte que parce que c’est trop cher, puisque le catalogue est trop petit ou parfois pour des gens comme moi car c’est dans l’ADN.

J’ai toujours fait du Warez. J’avais 12 ans, je piratais des jeux sur Amiga, on se passait les disquettes dans les cours d’école. Durant cette période des années 2000 où le Warez est super accessible, je me lance dans le téléchargement de logiciels qui coûtent des fortunes. Un jour, je me rends compte que j’ai un classeur avec des CD gravés avec des Photoshop et des 3DS Max que je n’utiliserai jamais. Je prends tout, je jette tout et je commence à m’intéresser sérieusement au logiciel libre. Pas pour l’esprit, mais pour la gratuité et la légalité qu’il apporte. À l’instar de ce que j’avais fait pour la vidéo, je me lance dans les forums Linux et le blog de Cyrille BORNE sous différentes formes.

Le problème, c’est qu’avec de la provoc, de la grande gueule, une certaine facilité d’écriture, je ne passe pas inaperçu. À cette époque, je ne passe pas mon temps seulement à raconter n’importe quoi, mais je m’investis dans des tas de documentations encore une fois pour la vidéo, mais cette fois-ci dans Linux. J’ai fait quelques articles de référence, participé à des projets comme le Planet Libre entre autre. Vous rajoutez une bonne dose de gaudriole à tirer sur toutes les distributions Linux et vous installez une petite notoriété. Dans mes grandes heures, c’était plus de 10 millions de pages vues par an.

L’âge et l’impasse.

Linux m’a nourri, j’entends intellectuellement parlant, durant des années. Quand je suis arrivé dans le Cantal en 2003 avec une salle informatique à refaire et carte blanche, j’ai débuté sous Debian. Forcément les difficultés étaient présentes, car les distributions n’étaient pas comme aujourd’hui, le partage de problèmes et de solutions étaient communs. L’arrivée d’Ubuntu Dapper en 2006 a été une révolution dans la simplification, mais avec son lot de problèmes, avoir du son par exemple, relevait du défi. L’exemple du son n’est pas anodin, je me rappelle à l’époque avoir trouvé une solution grâce à Ploum. Un Ploum qui ne fait plus dans l’article technique, mais a fait un pivot plus philosophique pour reprendre le jargon consacré. À mon arrivée dans l’Hérault à Clermont L’Hérault idem, il était nécessaire pour moi de maintenir un bon niveau technique puisque notre salle informatique était intégralement sous Linux. Je pense qu’elle l’est encore aujourd’hui.

Et puis, tout doucement, insidieusement, on se rend compte qu’on est moins bon. Il y a je pense une baisse drastique d’intérêt pour l’informatique qui a fini par s’installer. J’en ai trop fait, j’ai été trop sollicité. Je crois qu’on ne va pas se mentir non plus, la quête de la distribution Linux ultime n’a aucun sens. Je salue ceux qui continuent à expliquer, à présenter, je pense par exemple à Adrien Linuxtricks, je n’aurais plus la patience. Les nouveautés de Fedora, de Mint ou d’Ubuntu, il faut avoir conscience que ça n’apportera pas grand-chose au quotidien. Les évolutions des distributions sont plutôt sommaires, on n’a pas de révolution, et j’ai envie de dire que si quelque chose m’interpelle, c’est à moi d’aller chercher.

Et pour être interpellé, il faudrait que je sois dans une démarche de recherche ou d’expérimentation intense quand mon quotidien se limite à Firefox, LibreOffice ou Thunderbird. Nécessité ne fait plus loi parce que l’envie de bidouillage n’y est plus, et qu’au travail, c’est terminé. Je vis avec des pros Windows qui ne sacrifieront jamais leurs usages, Linux ne sert que client RDP pour se connecter à Windows. On préfère payer des prestataires, subir le joug de Microsoft.

Je me retrouve donc avec des méthodes pour faire des DVDRip qui ne servent que d’illustration d’une époque révolue, des connaissances en Linux qui se limitent désormais à savoir installer une distribution Linux et l’utiliser. Je suis à des années lumières de la conteneurisation docker dont je vois le concept, la démocratisation, l’importance en informatique. Du côté web, je suis largué. J’utilise un site WordPress dans son jus, avec un thème à l’ancienne quand il faudrait utiliser du Divi ou des thèmes qui permettent d’avoir « une page ». Je me serais bien intéressé aux générateurs de sites statistiques comme Hugo, mais ce serait disqualifier Benjamin par exemple et d’autres contributeurs que j’ai toujours espoir de faire rentrer sur restez-curieux.

Du poweruser que j’étais, il ne reste pas grand-chose. Je n’éprouve aucun regret parce que j’ai compris qu’il était inutile de se forcer à faire quelque chose pour lequel on n’a plus d’intérêt. Comprenez que pour l’aspect professionnel par exemple, en ce qui concerne la pédagogie, il n’y a pas d’autre choix que de se maintenir à niveau. Il faut se forcer, se faire violence qu’on soit content ou pas. Mais lorsqu’il s’agit d’un loisir et qu’on maitrise ce dont on a besoin, c’est différent. Je n’utilise pas docker et je n’ai pas l’impression que c’est un manque.

Dès lors, se pose la question de la légitimité et de ce qu’on raconte.

Entre le syndrome de l’imposteur et l’effet Dunning-Kruger

Me voici donc dans une situation assez inconfortable. Dans ma vie, je n’ai ressenti le syndrome de l’imposteur que lors de mes premiers mois à BNP Paribas. J’étais développeur COBOL et on me payait pour être nul. C’était une autre époque, on laissait le temps aux gens de s’épanouir, d’apprendre. En tant qu’enseignant, je me suis toujours trouvé légitime, mais j’y reviendrai plus loin. Raconter n’importe quoi sur la toile ne m’a jamais posé de problème, le tout c’est de ne pas se prendre trop au sérieux.

J’écris donc de moins en moins sur les thématiques informatiques, pas par peur du manque de légitimité d’être moins bon sur les sujets, mais parce que je n’ai rien à dire. Je crois que dans cette époque, c’est important de ne pas rajouter du bruit au bruit. Même si je me lançais dans l’apprentissage de Docker, ce serait peut-être pour raconter mes échecs, mes victoires, mes difficultés. Les tutoriels pullulent sur la toile. Mais comme cela ne m’intéresse pas et que je ne vais pas me forcer, je n’écris rien.

À mon âge, il faut comprendre que je suis trop vieux pour un syndrome de l’imposteur, il faut toutefois être vigilant à l’effet Dunning-Kruger. J’ai 51 ans bientôt, je suis blanc, je suis « cadre », hétérosexuel, je suis clairement l’homme à abattre. L’effet Dunning-Kruger est un syndrome de confiance excessive. C’est une étude qui a démarré avec un braquage réalisé par deux hommes à visage découvert. Ils s’étaient mis du jus de citron dessus, sur le principe de l’encre invisible, ils étaient persuadés qu’ils n’apparaitraient pas sur les caméras. C’est effectivement excessif, mais quand je vois les hommes autour de moi, dans ma tranche d’âge, il y a parfois de quoi prendre peur.

On peut très facilement tomber dans les certitudes, les évidences, les c’était mieux avant.

Cette représentation est fausse mais elle me fait rire.

Quelle posture alors adopter pour nous, à fortiori dans le domaine de la tech ? Je crois que si on est un peu sincère, on est quand même partiellement largué. Ce que je veux dire c’est que si les connaissances informatiques que j’ai, sont supérieures à la moyenne, qu’elles me permettent de me débrouiller largement dans mon quotidien, ce n’est pas assez.

On pourrait considérer comme futiles les passions de nos jeunes, leur utilisation de l’informatique et j’en passe. Pourtant, quand je les écoute parler, quand je vois certaines réalisations depuis le smartphone, certains services utilisés, certaines pratiques, je vois clairement que je suis largué. Quelle posture adopter par rapport à la tech ? De quoi on parle ? Faut-il se trouver des passions de notre âge ?

Eh bien, on parle de ce qu’on veut avec franchise et comme on sait le faire.

L’exemple le plus parlant de ce que je fais actuellement, c’est ce que je réalise avec ma chaîne YouTube. Comprenez que je n’ai pas la prétention de remplacer Yvan Monka, ni de faire des vidéos de la qualité de Léo Duff. À l’époque durant la période COVID, je m’étais lancé dans des vidéos pédagogiques sous le nom de maths à l’arrache. Le résultat portait effectivement bien son nom, c’était dégueulasse. C’est mon fils qui me filmait par-dessus l’épaule et on faisait tout en une prise. J’ai fini par tout retirer parce que je trouvais le résultat pas assez qualitatif. J’ai eu pas mal d’élèves, de collègues qui m’avaient demandé ce qu’étaient devenus les contenus, car ça leur avait donné un bon coup de main.

C’est ici que je ne tombe pas dans l’imposture, je suis un bon pédagogue, et notamment pour mon public, celui de l’enseignement professionnel. La réalisation de ces vidéos répond à un besoin et à mon besoin. Désormais quand j’ai un élève qui me dit qu’il n’a pas compris quelque chose, je le renvoie à moi-même sur YouTube. Alors que je pourrais tenter de faire quelque chose de chiadé, j’ai fait le choix de caler l’intégralité de mes vidéos en filmant un écran. Le temps de réalisation est court, cela ne me prend pas de temps, je trouve l’exercice pas déplaisant et pratique pour mes élèves.

Je le fais aussi selon mes envies. Rédiger des corrections de maths à l’écrit, c’est long, c’est laborieux parce qu’il faut utiliser le langage qui ressemble à LaTeX pour finalement ne pas avoir le public derrière. Oui, on produit, on publie pour être lu, passer des heures à faire une correction de maths pour ne pas avoir les gens qui viennent, c’est une perte de temps. C’est d’autant plus une perte de temps que vous le faites à reculons.

Avec les travaux de la maison, je dois dire que je suis particulièrement occupé. Néanmoins, j’ai réussi à trouver le temps pour pondre de gros articles, je pense que tout n’est qu’une question d’envie. Quand on a envie, ça vient tout seul, c’est fluide. Je voudrais aussi faire quelques podcasts, mais en ce moment, c’est l’écriture qui est le plus facile. Je ne compte pas les vidéos puisqu’elles se résument à des cours ou des corrections, c’est quelque chose que je fais au quotidien.

Aujourd’hui, je ne m’interdis aucun sujet si j’y trouve du sens comme cet article. Je trouve du plaisir à l’écrire et je suis sûr qu’il va faire écho à pas mal de gens qui me lisent, un public proche de moi, et qui doit certainement retrouver les mêmes problématiques.

S’il ne fallait retenir qu’une seule règle : pas d’injonction

J’écrivais plus haut que j’étais largué sur certaines technologies, c’est vrai. Nous vivons dans un monde d’injonction, et l’une des injonctions principales, c’est de suivre les tendances. Il aurait fallu parler des NFT qui n’ont été qu’un feu de paille, il faudrait être un expert en crypto qui se sont désormais installées dans le paysage, mais dont on parle peu. Il faudrait à l’heure actuelle être au top sur tous les modèles d’IA. Et pourtant si on réfléchit bien à ce « il faut en être », quoi qu’il arrive, on se rend compte que ça part très vite dans tous les sens pour retomber. Je ne dis pas qu’il faut nier l’existence de l’IA mais se jeter à corps perdu dedans en oubliant le reste, ce n’est peut-être pas une bonne idée.

Il y a une règle qui me paraît aussi fondamentale, c’est de rester bon où on est, probablement devenir meilleur, plutôt que d’essayer de combler ses lacunes. Au mieux en comblant ses lacunes, on devient médiocre, mais on n’apporte pas sa plus-value personnelle. Je pense que je suis bon dans l’exercice d’écriture, de transmission, de témoignage. Il vaut mieux que je reste dedans plutôt que demain tenter de devenir un expert en montage. Non seulement ce serait une contrainte, mais je pense que ça n’apporterait rien de plus à mes contenus.

Il serait faux de croire qu’il est nécessaire d’avoir un thème de la mort, une analyse SEO pointue pour rencontrer son public. De la même manière, je ne pense pas qu’il soit nécessaire d’avoir tous les effets 3D possibles et imaginables pour être bon. Je vois notamment dans les chaînes de bricolage, c’est souvent catastrophique niveau montage, mais vous avez un personnage, un gars qui vous met dans la confiance et qui sait de quoi il parle.

Il serait encore erroné de croire qu’on a cassé ce qui fait de nous des humains pour penser que c’est la manipulation des algorithmes qui fait la différence. L’homme de 50 ans a certainement sa place, avec son expertise, mais aussi son expérience. Si le monde change, certaines choses ne changent pas et nous avons à transmettre sur nos échecs et nos réussites qui ont encore du sens. Ce n’est pas une IA qui vous racontera un vécu.

À contrario, je pense qu’un homme de 50 ans doit rester à sa place. Si pour certains l’informatique, je prends cette thématique puisque je l’ai évoquée ici est un métier, je pense qu’effectivement, on a son mot à dire. À moduler toutefois, certains garagistes sont incapables de réparer un modèle électrique, ce n’est pas parce que c’est votre métier que vous êtes forcément à la pointe de ce métier. Quand je dis rester à sa place, c’est d’une part écouter ce que racontent les jeunes, mais d’autre part ne pas croire qu’on est jeune.

Il faut bien comprendre que se faire une couleur ne vous fera pas gagner vingt ans, peut-être en apparence, mais vous aurez toujours le même âge. Il devient temps d’accepter qu’on ne détient pas la vérité, que les choses ont changé et qu’on peut être hors du coup. C’est en conservant cette curiosité, cette lucidité, qu’on peut continuer d’apprendre et progresser.

7 Comments

  1. Bienvenue au club…j’assume d’être largué dans des domaines et de ne m’adresser qu’à des gens de ma génération. Surtout que l’évolution de l’informatique et du libre ne me sied guère. Trop de dépendances dans tous les sens et de sur-couches. Le statique et même le html pur et dur me suffisent sans injonction sur quoi que ce soit…
    Qu’il semble loin le temps où l’on baladait son disque dur chez les potes pour se refiler jeux et DivX….sans meme parler des échanges de disquettes CPC

  2. J’ai vu le syndrome de l’imposteur par moment cette année en changeant de classe à 55 ans passés 🙂
    Cela m’a obligé à sortir de ma zone de confort, à combler des lacunes anciennes (je n’avais pas le choix ! et j’espère ne pas être resté médiocre !!!). Cela m’a fait grand bien psychologiquement, je tournais en rond après presque 20 ans dans la même classe.
    Ton article a un petit côté « hebdogiciel » me renvoyant à l’époque où je recopiais frénétiquement le code proposé pour mon TO7-70 (désolé, je n’avais pas un Amstrad ni un Atari chez moi).

  3. Bien d’accord avec la totalité du contenu ! Sauf pour la couleur de cheveux : moi j’en ai une et j’aime bien ! 😉 Je te rejoins sur le constat que le monde étant toujours en mouvement, on ne peut pas suivre toutes les tendances. Dans mon cas, je me focalise surtout sur le dépannage, sur le hardware et sur les LLM en local, mais là aussi, je ne peux pas m’intéresser à tout en même temps. Je suis un peu plus jeune que toi, mais j’entre dans la catégorie daron et « vieuj » à bientôt 39 ans. « Vieuj », pour moi, ce n’est pas encore trop vieux, par contre tu n’as plus 20 piges. Et en même temps, je trouve aussi cet âge sympa car l’expérience s’accumule et tu peux partager ce savoir, comme je le fais au Fablab. Ce qu’il y a de bien dans un Fablab, c’est que tu as des gens de tous les âges, dont des jeunes, et quelques-uns d’ailleurs sont vraiment intéressants, voire brillants : c’est stimulant. L’un d’entre eux a été mon padawan en matière de dépannage info, et maintenant il dépanne très bien. Je me dis que pour lui, entre autres, j’ai pu partager quelque chose que j’aime et qui me rend heureux. C’est ça aussi faire le bilan, à mon avis.

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