À l’occasion des 30 ans de la haine, je suis d’inspiration à revenir sur ce film. Parce que moi, il y a 30 ans, j’avais 20 ans et on ne voit pas forcément les mêmes choses à 50 qu’à 20. Cela fait beaucoup de nombres, mais je suis prof de maths.

C’est l’histoire d’un homme qui tombe d’un immeuble de cinquante étages

L’histoire du film démarre sur un fait divers. Une bavure dans une garde à vue, un jeune termine à l’hôpital. La cité est en feu, les affrontements entre les forces de l’ordre et les jeunes de banlieue sont nombreux, violents.

On notera que le fait divers correspond à la mort de Makomé M’Bowolé, tué d’une balle dans la tête lors d’un interrogatoire. En parallèle, en 1993, NTM sort l’album j’appuie sur la gâchette dans lequel figure le titre « police ». NTM qui en 1995 lors d’un concert tient des propos qui les conduiront au tribunal et à une condamnation. C’est aussi dans le début des années 90 qu’apparaissent les émeutes correspondantes au film et 1995 est une année particulièrement violente. Je ne pense pas que Kassovitz ait cherché à surfer sur la vague. Non seulement l’homme se crame tous les quatre matins avec des propos polémiques comme la pollution qui n’existe pas, mais le film est tout de même une proposition trop singulière pour y voir une recherche d’opportunité.

Vinz, Saïd et Hubert sont trois jeunes de la cité des muguets. Précurseur tout de même, pour une France black-blanc-beurre, trois ans avant la coupe du monde 1998. On suit l’itinéraire de ces garçons, dans le désœuvrement, la drogue, les trafics, les petits larcins. Un officier de police a perdu son arme durant les émeutes, on s’interroge pour savoir qui l’a récupéré. C’est l’un des trois protagonistes qui l’a en sa possession. Que va-t-il en faire ?

Comment démarrer une carrière cinématographique

Quelle légitimité ?

Quand le film est sorti à l’époque, on l’a presque présenté comme un reportage sur les banlieues. Ce n’est pas le cas, et ça ne pouvait pas être le cas. En effet, Kassovitz est le fils d’un producteur de cinéma et réalisateur, et d’une monteuse de films. Même si le film a été réalisé dans une cité, avec une installation de deux mois pour s’intégrer, Kassovitz ne vient pas de ce milieu, c’est un bourgeois. L’écriture de ce film c’est donc une histoire, et pas un reportage. C’est une interprétation de ce qu’est la banlieue. On est donc en droit de s’interroger sur la légitimité du film. Les diffusions entraînent une critique unanime du monde du cinéma, le film raflera bon nombre de César. Pour les gens de la banlieue qui le découvrent, c’est plus mitigé. Certains y voient de la moquerie de leur quotidien, d’autres quelque chose qui s’en rapproche.

La caricature est omniprésente dans le film et notamment par rapport à la représentation de la police que se fait Kassovitz. C’est un film anti-flic, même si le réalisateur ira expliquer plus tard que c’est un film anti-système. Le trait est en fin de compte plutôt grossier de tous les côtés.

Il n’empêche qu’on aime ou non le film, le réalisateur, il y a tout de même du courage dans la façon de faire. Du noir et blanc, le découpage en scènes, les plans caméras surtout qu’on n’avait pas les drones, des acteurs inconnus pour un réalisateur inconnu sur une thématique particulièrement casse gueule. Et puis une certaine notion du temps. Un générique d’ouverture de plus de quatre minutes avec le casting complet, un rythme plutôt faible, il ne se passe pas grand-chose. Ici on prend le temps de regarder des jeunes faire du break dance, là un apéro improvisé sur un toit avec des merguez.

La musique absente et pourtant le meilleur album RAP de tous les temps.

Kassovitz dans une interview explique que la bande originale n’est pas importante pour un film et fait le tarif minimum. Burnin and lootin de Bob Marley en ouverture, quelques sons, mais en fin de compte pas grand-chose. Comme j’écrivais plus haut, le film est descriptif et parmi ces scènes, celle où Cut Killer joue depuis sa barre d’immeuble.

DJ Cut Killer en 1995 dans le film la Haine de Mathieu Kassovitz qui mixe du KRS ONE, je vous invite d’ailleurs à ce propos à lire cet article : « Assassins de la police » : histoire d’un slogan né d’une hallucination collective. C’est en voyant cette scène que DJ Snake dira qu’il veut faire ce métier, ça lui a réussi.

Il n’y a donc pas à proprement parler de bande originale de la haine, mais de La Haine, musiques inspirées du film. Je vous invite à regarder la pochette ci-dessous, en vous rappelant que nous sommes en 95. On notera que seul NTM est absent, j’essaie de trouver un article sans succès pour comprendre la raison. Le groupe avait autre chose à faire ou il a été évincé. C’est quelque chose qui m’intrigue et je suis preneur des explications. En effet, il faut comprendre que ce monde ci-dessous, qu’on pourrait supposer très éloigné de Kassovitz ne l’est pas tant que ça. Si vous regardez la pochette de gauche, figure le groupe Assassin qui a été l’équivalent de NTM à une époque. On l’a su plus tard, mais dans le groupe Assassin, deux membres principaux. Solo qui va rassembler l’ensemble des groupes de l’époque et Rockin’ Squat. Rockin’ Squat qui n’est autre que Mathias Cassel, frère de Vincent Cassel. On peut comprendre les liens entre tout ce petit monde. Je vous propose d’ailleurs de voir cette vidéo surréaliste de Joey Starr avec les frères Cassel et Vincent qui se lance dans un mauvais beat box.

Parmi les titres, on notera « sacrifice de poulets » par le ministère Amer qui sera jugé pour cette chanson. Comme on peut s’en douter, l’accueil de la haine auprès des forces de police a été particulièrement douloureux d’autant plus que le film a été primé.

Plus intelligent peut-être, la 25EME image du groupe I AM qui évoque l’influence des écrans de télévision sur la jeunesse. L’identification au héros, sauf qu’ici le héros c’est le bandit. I AM à cette époque faisait des textes qui avaient du sens, et force de constater qu’ici ils ont mis dans le mille. C’est à ce moment que les premières critiques contre la presse télévisée arrivent. On explique qu’on ne filme la banlieue que lorsque les voitures brûlent, incitant ainsi les jeunes à la surenchère de violence.

Une comédie musicale 30 ans plus tard

Kassovitz qu’on le veuille ou non, c’est un passionné et un audacieux. Il aurait pu tomber dans la facilité en faisant une haine numéro 2 avec Jul et Booba. La comédie musicale, c’est tout de suite plus osé, mais c’est aussi révélateur de ce qu’on peut penser de la haine. Une comédie musicale, s’adresse forcément à un public qui ne correspond à celui des cités. Concrètement, trente ans plus tard, Kassovitz continue de s’adresser à un même public, des gens qui ont de l’argent et qui ont une certaine vision de la banlieue. Le tarif de base de la place n’est pas si élevé, puisque cela commence à 25 €. Toutefois, 25 € c’est une somme quand on n’a rien. De plus, la comédie musicale, c’est typiquement le spectacle destiné à une catégorie de gens qui ont les moyens, certains codes.

Les musiques qui accompagnent la comédie musicale, justement, ce n’est pas Jul, Ninho, les numéros 1 actuels. Pourquoi ? Pour conforter le propos d’une comédie musicale qui ne s’adresse pas à la génération actuelle, mais plutôt à celle qui était déjà présente il y a trente ans. Youssoupha, Akhenaton, Oxmo Puccino, Tunisiano de Sniper ou encore Médine. Même si on a quelques jeunes comme Benjamin Epps (28 ans tout de même), c’est quand même la vieille garde du rap français. D’ailleurs, Akhenaton était déjà présent à l’époque. J’ai fait une première écoute, ce n’est pas suffisant, mais pour l’instant le morceau le plus notable est celui de Doria avec Sofiane Pamart qui rappe de plus en plus comme Diam’s.

Il y a énormément de choses autour de la haine et pas mal d’autres points de vue. Notamment celui qui dit que Vincent Cassel a des scènes bien plus importantes que celles de ses compères de couleur. D’autres anecdotes qui laissent songeur comme Hubert Koundé et Saïd Taghmaoui fouillés avant d’arriver sur le plateau de l’émission bouillon de culture animée par Bernard Pivot. La haine est un film culte, mais ce n’est pas le film qui montre la banlieue. C’est la volonté d’un homme déterminé, passionné de cinéma, rageux qui a poussé son film.

Je viens de voir la comédie musicale

Commençons par ce qu’est la comédie musicale la haine. La comédie musicale la haine reprend dans les grandes lignes et parfois même dans les détails le film original de Mathieu Kassovitz. L’ensemble est tout de même largement dépoussiéré puisqu’on fait référence au RN, aux IA, aux réseaux sociaux. L’exemple type, c’est la scène de Vince devant la glace, elle est remplacée par un selfie avec un smartphone. Lorsque Vince, Saïd et Hubert essaient de voler une voiture, c’est une voiture autonome pilotée par une intelligence artificielle. On le voit d’ailleurs dès le début avec les images des émeutes qui ont été rafraichies : Fadela Amara ou encore George Floyd. L’histoire en elle-même reste intemporelle, puisqu’on retrouve la même trame, la cité qui s’enflamme, un jeune à l’hôpital entre la vie et la mort du fait des violences policière et un pistolet retrouvé. Malheureusement quand on voit l’actualité et même si on ne partage pas les idées de Kassovitz, on peut difficilement reprocher ce titre, « jusqu’ici rien n’a changé ».

Au niveau de la réalisation, c’est assez audacieux. La scène est mobile, peu de décor, le gros du décor est projeté à l’arrière. On a l’impression d’avoir un jeu vidéo sur ATARI ST avec des scrollings différentiels. On est sur plusieurs plans, c’est vraiment très réussi. J’évoquais plus haut dans l’article, la chanson de Doria et de Sofiane Pamart, la scène correspondante est absolument géniale. La jeune femme est suspendue à un fil et à la façon d’une acrobate, elle gravite autour de Vince. Avec les effets vidéo, elle vole dans les airs, c’est la grande classe, elle monte jusqu’à la lune. Des danseurs de talent, des chorégraphies parfois très réussies, d’autres plus brouillonnes, les chansons sont très bonnes, comme je l’indiquais plus haut avec des rappeurs de haut vol.

La haine est donc un bon spectacle, mais il y a un mais.

Le mais, c’est indéniablement le niveau des acteurs. La rage de Cassel, la présence d’Hubert Koundé et cette voix extraordinaire, l’énergie de Saïd Taghmaoui. Pour quelqu’un qui a vu le film, ça fait très mal. L’énorme scène de DJ Cut Killer qui joue assassin de la police de KRS ONE repris plus tard par NTM est remplacé par un mix sur du Aya Nakamura. La haine, c’est un Vincent Lindon en guest qui joue un type ivre mort. C’est Tadek Lokcinski qui raconte une histoire de déportation dans les toilettes avec un accent yiddish prononcé. Dans cette même scène Cassel et Koundé sont en train de s’engueuler avec cette phrase culte la haine attire la haine et qui est le début de la chanson de FFF le vague à l’arme. La même scène est jouée par un homme plus jeune et ça n’a rien à voir, le jeu des acteurs est vraiment fade.

Difficile face à la proximité des deux œuvres de ne pas tomber dans la comparaison, j’ai envie de dire que c’est une logique. Malgré une présence musicale plus bien plus forte que l’originale, la place du jeu des acteurs reste tout de même très importante. À mon sens Kassovitz aurait dû supprimer certaines scènes, aussi cultes soient-elles pour rajouter davantage de danse, davantage de musique et s’extraire ainsi de toute sorte de comparaison.

Enfin dernier point, mais il reste très personnel. Au milieu de la comédie musicale on vous fait le chant des partisans. Je cite Wikipédia : Le Chant des partisans, ou Chant de la libération, est, pendant la Seconde Guerre mondiale, l’hymne de la Résistance française durant l’occupation par l’Allemagne nazie. Ce chant est interprété par les émeutiers ce qui permet à Kasso de placer son point Godwin contre la police française. On se rappelle que Kassovitz reste issu d’un milieu bourgeois et que les différents problèmes qu’il a pu rencontrer avec la justice ou la police sont souvent de son propre fait. Des théories conspirationnistes contre le 11 septembre, la pollution imaginaire ou sa consommation de drogue qu’il revendique.

Kassovitz est pour ma part un artiste brillant, ce passage à la comédie musicale montre une corde de plus à son arc, de manière très française, je sépare l’artiste de son art.

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