Mon CPE l’an dernier avait pris un tour d’avance sur le portable en pause. C’est en effet une expérimentation que nous poursuivons depuis deux ans, sauf que désormais ce n’est plus une expérimentation, mais c’est la norme. Une norme qui va certainement s’étendre au lycée d’après le président Emmanuel Macron.

Le smartphone un outil trop présent.

Mon CPE est quelqu’un qui est devenu CPE sur le tard, avec une carrière dans un tout autre domaine avant. C’est assez important à souligner, car il y a des choses que nous ne vivons pas de la même manière. Soit, nous sommes trop usés, soit au contraire, nous sommes davantage réactifs quand on a roulé sa bosse dans le monde de l’éducation. Pour moi, le portable posait à l’époque plus de problèmes chez les lycéens que les collégiens.

En effet, en classe, avec les lycéens, c’était la guerre pour faire ranger le smartphone. Une tension d’ailleurs assez insupportable avec des gens qui ont parfois dix-huit ans et qui devraient être à un autre niveau de sérieux que des ados de quatorze ans. Et pourtant, si on réfléchit bien, c’est logique. Plus d’indépendance, plus de vie sociale, plus de choses à planifier, un peu comme des adultes. Car ne nous leurrons pas, les enfants se contentent de reproduire nos comportements, la seule différence, c’est peut-être certains usages. Pour ma part, je gère du travail par mon téléphone, des mails professionnels, des appels aux parents, le smartphone est davantage un moyen de travail qu’une activité de loisir. Chez les jeunes, c’est l’aspect social, par contre ce qu’on peut constater c’est que chez les plus jeunes certaines utilisations sont problématiques.

Des collègues ont été filmés, ça va des filtres rigolos comme une moustache ou un chapeau sur la tête à la simulation d’un acte sexuel. Des dépôts de plainte ont eu lieu, ce n’est donc pas anecdotique. En supprimant le smartphone, on supprime ces dérives, on arrête de jouer au chat et à la souris pour une utilisation en classe. Pour mon CPE, ce n’était qu’un aspect du problème, il estimait que des jeunes en rang sur des bancs le temps de la pause méridienne les yeux rivés sur leur smartphone, c’est triste. Des gens qui ne se parlent plus, ou qui parfois se parlent à travers leur smartphone quand ils sont à quelques mètres.

C’est pour éviter les problèmes d’utilisation en classe et pour remettre du social dans les relations entre les élèves que notre CPE a demandé d’entrer dans le dispositif quand il n’était qu’expérimental.

Avec les moyens du bord, un système faillible

La première année, nous avons utilisé un système de boîte en cartons et de coffre dans la vie scolaire. Le matin pendant l’appel, on récupère les smartphones dans la box, deux élèves partent en vie scolaire pour déposer dans un coffre sécurisé les téléphones des élèves. Le système a posé pas mal de problèmes jusqu’au vol de smartphone sur le chemin. On connaissait les risques, y compris celui d’une chute avec la boîte dans les escaliers.

Le vol s’est produit sur une de mes heures de cours, ou pas, puisque le smartphone était dans la boîte à la première heure, mais pas à la dernière. Vol sur le chemin de l’aller, au retour, impossible de savoir. Avec l’obligation qui est arrivée pour la rentrée 2025, on a vu apparaître durant l’été des tonnes de solutions techniques pour rendre cette interdiction plus facile. Nous sommes passés pour notre part à ce type de casier dans les classes. Je n’ai pas résisté à la tentation de vous mettre la capture d’écran. Vous noterez que la description n’a absolument aucun rapport avec la photo, c’est aussi ça Amazon. On sent donc qu’il s’agit bien d’un produit chinois et c’est le cas. Certaines entreprises se sont emparées de l’affaire, au sens propre et on trouve des armoires entre 500 et 1000 € hors taxe. Une autre stratégie s’est développée, la pochette smartphone qui se verrouille. C’est le personnel de vie scolaire qui sur le principe doit mettre le smartphone dans la pochette et le retirer le soir.

L’armoire est bien plus confortable que la boîte en carton et limite les risques, même si je suis très perplexe quant à la solidité de l’armoire. Comme précisé plus haut, c’est cheap, à mon avis en forçant un peu ou avec une clé générique ou même un trombone, on doit pouvoir l’ouvrir assez facilement.

La limite la plus simple du dispositif, c’est la volonté de l’élève de donner son smartphone… ou pas. Le matin, on entre en salle de classe, avant que tout le monde s’assoie, les élèves mettent le smartphone dans le casier. Parfois, moins de 50% de smartphones dans une classe et c’est ici que se joue le traditionnel bras de fer. Je fais remarquer que je les plains beaucoup, parce qu’alors que 90% des enfants de leur âge ont un smartphone rutilant, les malheureux ne sont que la moitié à avoir un appareil. Bien sûr, les oublis, assurément la casse, surtout le refus de le rendre. Au bluff, il m’arrive de menacer d’appeler le CPE pour régler ça en famille et soudainement des élèves retrouvent leur portable coincé dans l’une des poches. Magique.

Avec le temps, je suis de moins en moins adepte de cette pratique et pour au moins trois raisons.

  • La première, c’est que la guerre d’usure avec nos élèves est partout. Avoir les affaires, le travail, la posture, c’est donc un combat de plus à mener et ce n’est pas le plus important pour moi.
  • Le second, c’est qu’il ne s’agit pas d’une demande personnelle et c’est pourtant une responsabilité qui m’incombe. En effet, c’est à l’enseignant de faire ranger les smartphones comme c’est à l’enseignant de rendre les smartphones. La première partie est pénible pour le chantage à mener plus haut, la seconde partie est potentiellement risquée. Une meute d’enfants qui se jettent sur la boîte, si un smartphone est perdu, cassé, qui est responsable de la classe ?
  • Le dernier point, c’est que quand bien même le CPE se déplace, il ne peut pas fouiller l’élève ou son sac. Il pourrait téléphoner aux parents pour demander si son enfant à un smartphone. Comme de nombreux parents cautionnent, on peut très bien nous dire que l’enfant n’a pas de téléphone et le voir dans la cour de récréation avec. Pour protéger leur enfant, j’ai des parents qui ont déjà dit que la drogue trouvée sur leur progéniture, c’est la leur, et qu’elle a dû arriver là par hasard. Comprenez la difficulté du métier.

Des moyens forcément limités

La problématique est toujours la même. Une mesure qui n’est pas forcément mauvaise est sortie du chapeau et c’est à la responsabilité des chefs d’établissements, du personnel et des professeurs d’appliquer. Bien évidemment, tout ça, c’est à la charge de l’établissement de mettre ça en place et de payer. Une liberté qui coûte cher, aucune harmonisation sur le territoire. Comme souligné plus haut, lorsque des professionnels s’emparent d’un problème qui touche les collectivités ou l’éducation nationale, les devis flambent. On parle d’argent public, une espèce d’argent magique et tout devient tout de suite plus cher. Je pense à mes collègues de physique-chimie qui n’achètent que rarement aux entreprises dédiées qui facturent bien plus cher que des magasins de bricolage pour un produit équivalent.

Si on prend la pochette par exemple présentée plus haut, pour un établissement de 2000 élèves, c’est un budget de 40000 € HT pour avoir une pochette par élève. Il est nécessaire d’avoir le personnel présent pour faire mettre 2000 portables dans des pochettes. Si on passe aux casiers, on va se retrouver avec des sommes qui seront, elles aussi, conséquentes et un besoin de place en proportion avec le nombre de smartphones à ranger. Dans mon établissement, les élèves bougent peu de salle si bien que leur téléphone va rester dans la même salle toute la journée. Dans un cas d’un gros établissement scolaire, il est nécessaire d’avoir un espace indépendant des salles de classe afin que les élèves puissent accéder à leur téléphone.

Du problème de la bipolarité de l’éducation

Au départ, je dois reconnaître que c’est une mesure pour laquelle j’étais contre. En effet, l’idée, c’est de montrer que le smartphone c’est aussi un objet de travail. J’utilise pour ma part de manière régulière ecole directe et sa messagerie. J’envoie des messages de manière fréquente et certains élèves ont pris l’habitude d’utiliser l’ENT avec du bonjour et du cordialement. J’aime à rappeler que quand on passe des heures sur TikTok, on peut regarder sa messagerie, son cahier de texte, s’informer de ce qu’on a à faire. Au départ, j’ai fait le constat que le fait de ne plus avoir le smartphone diminuait de manière conséquente, l’utilisation de l’ENT par les élèves et puis on est revenu à l’équilibre.

En effet, les élèves qui ont compris que l’information se trouvait sur l’ENT vont sur l’ENT s’ils s’intéressent un peu à leur scolarité. Ceux qui s’en moquent, peuvent avoir un accès complet à leur smartphone, ils n’iront pas pour autant. C’est un constat qu’on fait de la même façon entre des parents qui vivent sur l’ENT de leur enfant et ceux qui n’y vont jamais, qui ne s’intéresse pas à la scolarité de leur enfant. Ainsi, cet obstacle n’en est pas vraiment un, ceux qui doivent travailler avec leur smartphone le font, ceux qui s’en moquent ne le font pas. En fin de compte, l’absence de portable ne me pose pas de problème, mais il s’agit tout de même d’un renoncement pédagogique quant à son utilisation ce qui peut tout de même se réfléchir.

Dans de nombreuses régions dont l’Occitanie, on participe à la distribution d’ordinateurs portables pour les élèves. Dans toute la région c’est Lordi en classe de seconde, dès l’entrée du collège dans les Pyrénées-Orientales. Il y aurait donc le bon numérique et le mauvais numérique. Car derrière cette volonté de suppression des smartphones, il était question à l’origine d’un temps trop important passé devant les écrans.

On distribue ainsi des écrans aux enfants, on leur demande de plus en plus de travail par informatique, on leur demande de consulter les ENT. ENT qui je vous le rappelle sont aussi passés en pause puisqu’à partir de 20h00 le soir, les modifications n’apparaissent pas tout comme dans le courant du weekend. On condamne donc bien le temps d’écran, tout en donnant des écrans aux enfants pour qu’ils s’en servent.

On cultive ainsi un paradoxe des écrans auquel se rajoute une complexité pour le téléphone portable. On sait que le smartphone est dans le collimateur de nombreux états dans le monde et c’est logique. Il y a une corrélation entre la santé mentale qui se dégrade chez les jeunes filles par exemple et l’arrivée d’Instagram. On prend enfin conscience que les réseaux sociaux principalement, ne sont pas bons pour nos jeunes. Pas qu’eux d’ailleurs, mais ça n’a pas l’air de préoccuper le gouvernement. Il y aurait donc de bons et de mauvais écrans, quand il n’y a qu’une bonne ou une mauvaise utilisation.

Le problème de l’interdiction du smartphone dans les établissements scolaires, c’est qu’on passe directement à la diabolisation de l’appareil. Et pour compenser cette diabolisation, les usages passeraient par l’ordinateur. Sauf que la compétence d’utilisation des ordinateurs n’est plus présente. L’ordinateur est un handicap pour les élèves qui ne sont plus à l’aise avec cet outil d’un autre âge. En cassant littéralement les apprentissages sur le smartphone, on peine à développer ceux sur ordinateur. Le nombre d’heures d’informatique est trop faible pour développer de véritables compétences.

 A partir de la rentrée prochaine, on veut faire “plus de portables au lycée” pour vraiment aller au bout de cette démarche et dire : c’est pas le lieu où vous devez faire ça, c’est le lieu où vous apprenez et puis c’est le lieu où vous échangez »

Emmanuel Macron

Cette interdiction s’étendrait ainsi au lycée. La phrase évasive d’Emmanuel Macron quant au lieu d’échange et d’apprentissage reviendrait à ce que j’écrivais plus haut. Un smartphone loisir qui coupe du monde les gens et qui ne permet pas la communication. On peut supposer que dans le cas du lycée, l’utilisation de l’intelligence artificielle et donc de la triche en général est certainement un problème de plus. Je sais que j’ai quelques élèves qui font leur travail avec les IA, mais au lycée, c’est devenu une habitude.

Les paradoxes n’en finissent plus de gonfler et peut-être que le plus important, c’est celui-ci. Comment former des générations d’individus à l’aise avec les nouvelles technologies sans avoir accès à ces dernières ?

Un problème de fond qui ne se résoudra pas à l’école

La volonté de supprimer le smartphone à l’école pour en faire un endroit sanctifié, sans smartphone, sans sollicitation intellectuelle n’est que l’arbre qui cache la forêt. Si je reconnais qu’effectivement nos collégiens sans smartphone, communiquent davantage entre eux, tapent le ballon entre midi et deux, cela ne résout absolument aucun problème. Passé la salle de classe, ils s’abreuvent à nouveau de leurs réseaux, de leurs vidéos TikTok. Les élèves dépressifs regarderont encore des vidéos de suicide, les autres des vidéos générées par IA sans savoir que c’est de l’IA, de la haine, des pranks, des fake news et j’en passe. On pourra bien sûr rétorquer que ma génération s’est gavée de mangas violents sans pour autant créer des tueurs en série après avoir regardé un épisode de trop de Ken le survivant.

Même si on se veut optimiste, d’expliquer que déjà Platon à son époque se plaignait de la génération des jeunes, on aura du mal à me faire croire que le niveau culturel n’a pas baissé de façon drastique. La place au loisir est tellement importante qu’elle ne laisse pas de place à la culture. Pire, nos élèves sont dans le rejet culturel, en tout cas les miens. Il est très difficile d’arriver à les faire accrocher à grand-chose. On fait le constat par exemple que les exercices de mathématiques répétitifs intéressent davantage que des cours d’histoire. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’une fois qu’on a compris la mécanique, l’effort intellectuel est réduit, l’histoire et les dates à apprendre c’est plus compliqué.

Avec la culture qui s’en va, ce sont toutes les armes intellectuelles qui disparaissent pour lutter contre la désinformation. Non seulement les technologies deviennent de plus en plus pointues, mais les élèves n’ont pas les bagages pour différencier le vrai du faux. Dans le cas de l’enseignement agricole dans lequel on a une heure d’informatique par semaine, on se rend compte que c’est insuffisant pour réussir à former des individus.

Supprimer le smartphone à l’école sans une régulation globale des contenus et du temps passé, c’est le pansement sur la jambe de bois. Bien sûr, la situation du contrôle de la population n’a pas de sens, car on sait qu’on finit par contourner les règles. L’idéal serait de faire comprendre que passer des heures devant TikTok n’apporte rien, tout comme s’inventer une vie sur Instagram. À modérer puisque vous pouvez apprendre sur TikTok avec d’excellentes chaines d’histoire. Mais toute la problématique ici réside dans un choix de la jeunesse et on sait que lorsqu’une population choisit, il est difficile de revenir en arrière sauf dans un cas extrême. J’entends par là que soumettre une population pour qu’elle reste enfermée chez elle durant des mois, on a démontré qu’on était capable de le faire face à l’urgence des hôpitaux qui se remplissent. La démonstration d’une urgence culturelle, de bloquer des vidéos stériles, toxiques, c’est beaucoup moins palpable que la peur d’un virus inconnu.

Nous sommes ainsi face à un choix de société. Les enfants n’ont pas de smartphone qui est arrivé de force dans les foyers, ce sont les parents qui les ont mis dans les mains. Personne de la même manière ne les oblige à s’abrutir sur des contenus futiles, et personne ne se préoccupe non plus vraiment de savoir ce qu’ils regardent. La marche arrière ne pourra pas se faire en un jour et elle devra être à l’origine de ces mêmes jeunes qui un jour, on l’espère, réaliseront le temps et l’énergie perdue dans ces futilités.

One Comment

  1. Beaucoup de choses intéressantes.
    Je retiens de cette nouvelle obligation : interdire le smartphone pour cause de « mauvaise » utilisation, mais obligation de l’utiliser dans la vie de tous les jours.
    L’Etat n’aime pas, à tort ou a raison, une utilisation (réseaux sociaux par exemple) mais du coup on interdit tout…
    L’éducation, ça pour donner des moyens, y’a plus personnes en haut…

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