C’est une question qui commence à se poser pour l’instant dans des cercles fermés. En fait la question qui brûle plutôt les lèvres, c’est de savoir si on peut se passer des logiciels américains. J’ai envie de penser que dans l’esprit du grand public, il n’est peut-être pas obligatoire de faire la distinction dans un premier temps entre un logiciel libre et un logiciel propriétaire. En effet, l’utilisation d’un logiciel qui n’est pas américain, c’est quand même de bonnes chances de tomber dans un logiciel qui n’est pas la propriété d’un GAFAM.

Mon raisonnement est certainement très simpliste, mais je pense que dans l’informatique, il est devenu important d’avancer avec des idées et des arguments simplistes. Par exemple, quand on évoque la suite bureautique Microsoft, on est dans un cas qui m’arrange. En effet, Office est un produit Microsoft, c’est une marque américaine et c’est un logiciel propriétaire.

À travers ce raisonnement simpliste toutefois, sûrement un enjeu aussi important que le logiciel libre, c’est la notion de souveraineté. Comprenez qu’on franchirait déjà l’étape de payer pour un service français ou francophone, ce serait déjà une étape de franchie. Favoriser le développement de logiciels européens ou français, c’est mettre de l’argent dans nos économies et s’éloigner des solutions proposées par les USA. Le logiciel libre est assurément le but ultime à atteindre, mais quelque part, c’est un peu comme consommer français, local. L’idéal serait de consommer bio, mais local, c’est déjà une étape. Oui, c’est discutable, certainement cavalier, mais je pense que c’est un point d’entrée dans la compréhension du problème.

Le smartphone, la porte ouverte et difficilement refermable du logiciel propriétaire.

À la question, peut-on vraiment se passer du logiciel propriétaire, je pense qu’en 2026 la réponse est non ou oui, mais à quel prix. En 2026, il vous sera difficile de ne pas avoir de smartphone dans la poche, même s’ils sont certains à s’en passer. Deux acteurs principaux se partagent de façon significative le marché, Apple et Android. Les deux sociétés sont américaines. Une autre voie sera possible en lorgnant directement en Chine avec des smartphones fonctionnant sur HarmonyOS mais c’est choisir entre la peste et le choléra. On sait qu’Apple et Google siphonnent nos téléphones portables en prenant nos données personnelles. Si les USA ne sont plus nos amis, on ne peut pas dire que les Chinois c’est mieux. On pourrait se dire de manière pessimiste que la majorité des composants de nos téléphones sont fabriqués par la Chine. Il doit déjà y avoir des backdoors sans même avoir besoin de passer par le système d’exploitation. Néanmoins, dépendre des USA ou dépendre de la Chine, c’est dépendre d’un acteur majeur qui n’a rien d’Européen.

Sur Apple la place du logiciel libre est limitée pour ainsi dire inexistante. Vous pouvez installer Firefox, quelques logiciels, mais c’est extrêmement limité pour ainsi dire inutile. Sur Android et malgré les bâtons que met Google dans les roues des développeurs, il est encore possible d’utiliser de nombreux logiciels libres comme F-Droid. Toutefois l’installation au plus de logiciels libres sur Android, c’est un peu comme utiliser des logiciels libres sur Windows, une espèce de paradoxe. Le terme est trop fort. On n’est pas dans le cas de quelqu’un qui roulerait dans un énorme SUV et qui voterait écolo, nous sommes dans un cas de résignation.

Les téléphones libres, Firefox a essayé, et je sais que quelques-uns auront des pincements à la vue des images ci-dessous. FirefoxOS aura été à mon sens la seule initiative populaire pour tenter de vendre du smartphone libre. Oui, on peut citer GrapheneOS qui va par exemple être installable sur des smartphones Motorola, e/OS, d’autres, mais cela reste du bricolage à fort prix. Comprenez que les smartphones avec FirefoxOS ont été vendus à des tarifs de moins de 100€, sans bricolage. Il est tout à fait possible d’installer un système d’exploitation libre sur certains téléphones, mais on est dans le bricolage. Ces smartphones de plus sont rarement bas de gamme et il faudra les trouver d’occasion.

L’utilisation d’un smartphone propriétaire, c’est donc une contrainte et elle me paraît incontournable. Certains font le choix de prendre des téléphones non intelligents, mais je ne sais pas comment ils font. Dans le cas de ma banque par exemple, j’ai été dans l’obligation de signer de façon électronique un grand nombre de documents. Le smartphone apparaît comme de plus en plus indispensable. Et c’est ici toute la problématique de la liberté sur smartphone, cette liberté se doit d’être totalement compatible avec l’existant.

En effet, les seuls systèmes d’exploitations qui ont un avenir sont ceux qui auront une compatibilité parfaite avec Android, les bloatware en moins. Partir de zéro, personne ne suivra, Microsoft en a fait les frais avec son WindowsPhone. Les développeurs sont prêts à assumer deux systèmes d’exploitation avec Android et iOs, le troisième ne fera pas la révolution.

Il faut prendre conscience que l’arrivée d’un OS libre basé sur Android changerait complètement la donne. En effet, avec votre smartphone Android vient le compte Google et avec lui la batterie de services plus ou moins inévitables. Si demain j’ai un smartphone qui ne m’impose pas d’utiliser un compte Google, je me sentirais bien plus libre de faire le choix d’autres applications. Par exemple, avec le compte Google vient Google Maps que j’utilise par défaut comme le calendrier partagé. Si je ne suis plus dans l’obligation d’associer un compte Google avec mon smartphone, j’en viendrai à la possibilité de supprimer ce compte pour utiliser un Nextcloud ou un service basé sur OpenStreetMap. Le matériel induit le software et Microsoft a mis un certain temps à le comprendre.

Le PC totalement délivré.

Durant des années, j’ai maintenu un dual boot sur mon ordinateur, uniquement pour le jeu. Et contrairement à Android ou Apple, l’association de compte Microsoft est arrivée très tardivement. Cela fait depuis quelques versions de Windows 11 que l’utilisation d’un compte Microsoft est désormais obligatoire pour utiliser le système d’exploitation. Cela veut dire qu’on a pu fonctionner durant des années sans avoir de compte, ou du moins un compte local et avec cette possibilité, tuer l’intérêt d’utiliser les services inhérents au compte. Il faut toutefois dire que contrairement aux services Google qui savent se montrer pour le moins indispensables, l’offre de service Microsoft n’est pas vraiment utile. Il est intéressant de souligner qu’une fois de plus c’est l’obligation qui fait le larron, si je puis dire. Dans l’enseignement agricole, mon mail professionnel est un compte Office365, par le fait, j’utilise Onedrive pour synchroniser mes documents professionnels. Je pourrais très bien utiliser un Nextcloud, mais je me mettrai dans une position plus complexe dans la gestion de mes fichiers.

C’est d’ailleurs assez significatif de la situation que nous vivons actuellement, on subit des décisions institutionnelles. Si en haut de la pyramide, on décidait de changer la donne et d’adopter du logiciel libre, l’adoption se ferait naturellement. Partir du bas, c’est entrer quelque part en résistance. Si je fais totalement abstraction de cet usage très spécifique et professionnel, pour mes usages privés, je peux me passer totalement de logiciels propriétaires.

Je vous renvoie vers les logiciels que j’utilise au quotidien.

Je suis donc complètement libéré du logiciel propriétaire et c’est à la portée de tout le monde. Il n’y a rien en effet sous Linux pour une utilisation « normale » qui nécessite le logiciel propriétaire. J’ai noté normale, même si la normalité reste à définir, car je suppose, mais ce n’est pas forcément sûr que certains usages nécessitent l’installation de Windows. Par exemple, le logiciel Charlemagne que nous utilisons dans le cadre scolaire pour gérer l’intégralité de l’établissement n’existe pas, encore, sous Linux. C’est certainement une question de temps. De plus en plus de logiciels qu’ils soient libres ou propriétaires deviennent des services si bien que le système d’exploitation n’est plus une condition. Dans mon entourage professionnel, j’ai beaucoup d’utilisateurs de Canva, le logiciel est en ligne, il peut être utilisé de façon identique sur Windows, MacOS ou Linux.

Il ne restait donc qu’à Windows le monopole du jeu vidéo. On pouvait pour ainsi dire rentrer en résistance en prenant une console, aujourd’hui c’est inutile. Pour mon expérience de joueur actuelle, Linux est suffisant. On remarquera que nous sommes tributaires de services américains pour jouer comme Epic ou Steam, c’est vrai. Ces services n’échapperaient pas à la règle si Trump décidait de couper les joueurs PC du monde. L’émergence d’un géant du jeu européen n’est pas arrivée, toutefois Gog games situé en Pologne existe et pourrait en cas de coup dur être une alternative intéressante. On notera d’ailleurs que si la situation est possible, c’est parce que Steam l’a rendue possible en essayant justement de se passer de Microsoft. Les ennemis de mon ennemi sont mes amis… pour l’instant.

J’expliquais plus haut que le hardware avait une incidence directe sur le software, pour le PC et certainement à l’avenir, c’est le chemin inverse. J’utilise la configuration de mon défunt fils, à base de Ryzen et de RTX 3060 de chez Nvidia. Lorsque ma configuration ne sera plus suffisante et que les prix seront redevenus raisonnables, il y a de fortes chances pour que je prenne une carte graphique chez AMD. En effet, au moment où j’écris ces lignes, l’optimisation chez Nvidia n’est toujours pas au rendez-vous contrairement à AMD.

Ni pureté militante, ni open bar.

Je pense que durant des années, l’un des problèmes des défenseurs du logiciel libre aura été la fameuse pureté militante. Dénigrer Windows, dénigrer Google, dénigrer les usages des uns et des autres. Stigmatiser les usages de son prochain n’est probablement pas la meilleure manière de l’amener à réfléchir sur ses usages. À part s’enfermer dans sa bulle, braquer les autres, la pureté militante n’apporte rien. Dans le réseau social Mastodon, il y a eu un commentaire qui m’a fait sourire. Dans les grandes lignes un usager du réseau écrivait qu’il voyait le logiciel libre pour lequel il milite depuis vingt ans arriver, alors qu’il n’y est absolument plus rien. Je trouve que son message est honnête, humble et réaliste.

Le cas de Steam est révélateur. Ce n’est pas parce que les joueurs étaient nombreux sur Linux à jouer sur Steam que Valve a décidé de développer le système Linux. C’est parce que Valve a voulu ne plus dépendre de Microsoft. C’est donc paradoxalement qu’on peut aujourd’hui libérer des gens de logiciels privateurs, car un milliardaire a trouvé son intérêt dans un système d’exploitation libre pour gagner davantage d’argent. Cela ne signifie pas qu’il ne faut rien faire et c’est d’ailleurs évident, il n’y aurait pas de logiciels libres si des gens ne s’étaient pas lancés. Il faut toutefois avoir l’humilité de réaliser que les révolutions profondes n’arriveront peut-être pas de la manière dont on l’espère. Comprenez, il faut un Trump au pouvoir pour réaliser que le logiciel américain et privateur risque de devenir particulièrement problématique pour une Europe qui peut tenir des discours dissonants avec les USA.

La précipitation qui consisterait à du jour au lendemain passer de Windows à Linux, utiliser un dumb phone, se retirer de toutes les applications sociales est une fausse bonne idée. C’est comme le régime magique qui consiste à perdre 10 kilos rapidement, les nutritionnistes vous expliqueront que c’est pour mieux les reprendre. Il y a je pense une réflexion à faire sur ses usages et s’interroger sur ce qui est dispensable, sur ce qu’on peut remplacer. Par exemple, j’évoquais Google Maps plus haut, c’est une mauvaise habitude de ma part, je dois pouvoir certainement utiliser une autre application pour gérer mes déplacements, mais sans faire n’importe quoi. Si j’utilise CoMaps, un logiciel libre qui s’appuie sur OpenStreetMap, j’obtiens le tracé suivant qui me ferait perdre environ trente minutes par jour. Sur la droite, la même chose avec Mappy qui a compris qu’il fallait me faire passer en bord de mer. Il n’y a pas à mon sens de logiciel libre de navigation qui peut rivaliser avec un logiciel propriétaire. Je peux toutefois pousser ma réflexion pour prendre un autre logiciel que Google Maps, un logiciel Européen, plus respectueux. Se passer des logiciels propriétaires n’est pas forcément une évidence, une possibilité, encore faut-il faire l’effort d’essayer.

Il y a cette solution de facilité qui nous pousse à utiliser les outils déjà présents sur le téléphone ou sur l’appareil. Se défaire de ses mauvaises habitudes n’est pas simple, encore plus quand l’outil est de qualité. C’est ici qu’intervient la notion d’effort, car on ne peut non plus se complaire dans la facilité. Parfois utiliser un autre logiciel, c’est un peu compliqué, c’est un peu différent, mais ce n’est pas inaccessible non plus. Il est nécessaire de se faire un peu violence pour se défaire de mauvaises habitudes.

Alors à la question, peut-on vraiment se passer du logiciel propriétaire, je réponds non. Ce non n’est pas général, c’est un non qui m’est personnel. Certains vous diront qu’ils arrivent parfaitement à se passer de logiciels privateurs comme certains minimalistes vivent dans le dépouillement le plus total. Faute de pouvoir se passer de tout, on peut au moins réduire la voilure et faire des efforts réguliers pour essayer de s’en passer au plus. Se passer du logiciel propriétaire est une quête sur le long terme, elle ne doit pas être l’envie d’une tendance, un besoin d’immédiateté. C’est un parcours, un chemin chargé d’embuches avec ses victoires et parfois ses échecs.

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