La série la servante écarlate se termine après huit ans. C’est une série que je n’avais pas regardée en pensant qu’on tombait dans la facilité du sexe et de la violence gratuite comme c’est le cas avec Game of Thrones. La série est bien plus profonde qu’il n’y paraît et anticipe étonnamment notre monde quand on sait qu’il s’agit de l’adaptation d’un livre daté de 1987.

Attention, il y a du spoil dans l’article pour un peu étayer le propos.

Une dystopie crédible

Dans un monde où la natalité est en forte baisse, des gens prennent le pouvoir aux États-Unis. Ils instaurent la république de Gilead. La république de Gilead tient d’une dictature dans laquelle on vise à augmenter la natalité et où tous les moyens sont bons. La république s’appuie sur la parole divine mais ne donne pas l’accès à la bible. Le postulat c’est de ramener la femme à sa fonction première : la reproduction. De cette manière les femmes perdent leurs droits de manière plus ou moins profonde et se distinguent en caste :

  • Les épouses qui sont les maîtresses de maison, les femmes légitimes des commandants qui sont les dirigeants de la république.
  • Les Marthas qui sont les cuisinières, femmes de ménage.
  • Les servantes rouges qui sont des femmes qui ont « pêché » dans leur « vie précédente » et qui sont dans l’obligation d’avoir des relations sexuelles avec les commandants afin d’avoir des enfants. Il faut comprendre que dans ce monde stérile, les servantes rouges sont des femmes qui ont déjà eu des enfants et qui par le fait peuvent en avoir encore. Ainsi, les épouses souvent stériles doivent participer chaque mois à une cérémonie qui correspond à un viol afin de rendre enceinte la servante. L’enfant qui doit naître revient à l’épouse, la servante étant alors la propriété d’un nouveau commandant pour avoir de nouveaux enfants. Les servantes rouges sont éduquées par des Tantes de façon particulièrement violente. Une femme qui essaie d’écrire se voit par exemple couper la main !
  • Le reste de la population sont des anonymes, de simples travailleurs dont s’intéresse peu dans la série.
Les illustrations ChatGPT quand même …

Il y a une crédibilité au moins sur un point, et je le rappelle pour un livre écrit en 1987. Souvenez-vous, le président Macron qui évoque le réarmement démographique, ou l’annonce du dernier enfant au Japon prévu pour 2720. La série évoque davantage des raisons de stérilité, ce qui est aussi le cas aujourd’hui quand on sait combien de couples peinent à avoir un enfant. Aujourd’hui toutefois, on a davantage la sensation que c’est le manque d’envie d’avoir un enfant dans un contexte particulièrement anxiogène. En effet, réchauffement climatique, milliardaires fous, guerres, menace nucléaire, autant de raisons de ne pas croire en l’avenir.

L’arrivée de Donald Trump au pouvoir, qui imagine s’octroyer un nouveau mandat, qui pense à annexer le Canada fait de cette histoire une série d’anticipation de notre quotidien assez extraordinaire. Donald Trump est tout de même l’incarnation du patriarcat et si on imagine difficilement une société qui cautionnerait le viol, la torture et l’esclavage, les derniers événements mondiaux montrent que finalement beaucoup de choses sont possibles.

Tirer toutes les ficelles possibles de l’histoire

Une fois que cette histoire est posée on peut ainsi tirer les ficelles dans de nombreuses directions. Nécessairement un peuple essaie de se rebeller, mais face à une autorité qui n’est pas sans faire penser au régime Nazi, seule la résistance est possible. On retrouve ainsi des situations connues, avec des gens qui essaient d’aider les servantes et qui finissent par se faire tuer. Des gens qui finissent par s’évader pour partir au Canada. Étonnant d’ailleurs comme noté plus haut, ce même Canada qui craint d’être envahi aujourd’hui et qui dans la série accueille les réfugiés.

Et pour tirer les fils jusqu’au bout, si le Canada accueille au début la population Américaine à bras ouverts outré par la démocratie bafouée, avec le temps on cherche à se débarrasser des migrants. L’image pourrait paraître « amusante » quand on sait qu’on essaie de chasser les migrants à tous les coins des démocraties. L’idée de capitalistes se retrouvant dans la même situation que des gens dans des situations précaires est une « leçon ».

De la même manière d’un point de vue politique, le monde entier conspue l’action de Gilead mais avec le temps qui passe, tout devient plus acceptable. Gilead devient le seul état qui arrive à faire augmenter sa population, on s’interroge dès lors sur l’efficacité de la méthode. On pense par exemple à l’Ukraine envahie par la Russie, au départ tout le monde condamne, avec un conflit qui s’enlise, c’est beaucoup moins clair.

On explore aussi les pistes de l’humanité à bien des niveaux de manière plutôt pertinente. Durant la guerre de 39-45, des gens ont collaboré avec l’occupant, d’autres ont sauvé des juifs au péril de leur vie. C’est une phrase qui revient assez souvent, personne ne sait ce qu’il fera dans des situations extrêmes qu’il ne souhaite surtout pas imaginer et encore moins vivre. Où je trouve que c’est pertinent, c’est que tous les personnages, du salaud à l’héroïne, tous prennent des décisions qui sont bonnes ou qui sont mauvaises. La série présente rarement de personnages, pour les principaux qui n’est pas un mélange de facettes complexes. Une ordure qui sauve des vies ou l’héroïne qui finit par dénoncer ses amies. En ne tombant pas dans le manichéisme ce qui aurait été pourtant facile, la série joue sur nos sentiments mitigés et nous fait comprendre que c’est difficile.

La motivation même de la construction de Gilead est en fait discutable. À l’instar du communisme qui sur le papier consistait à une véritable idée, les hommes à l’origine de ce projet visaient à sauver l’espèce humaine. Oui, dans cette histoire rien n’est tout blanc ou tout noir comme dans la vie, encore plus dans les temps de guerre.

Il y a tout de même un parti pris que je trouve assez discutable c’est le détournement de la religion sans opposition. La justification « biblique » pour autoriser le viol des femmes et le vol d’enfant dans la servante écarlate vient de cette histoire de l’ancien testament que vous pouvez trouver sur Wikipedia. Agar est la servante Égyptienne de Sarah, Sarah offre Agar à son époux car leur union est jusque-là stérile. Dans la république de Gilead, la bible est interdite et on tire des versets sortis de leur contexte pour cautionner chaque situation. Je trouve que c’est poser un mépris sur les États-Unis qui reste une nation particulièrement croyante. Alors on pourrait noter qu’une majorité de ces gens ont voté Trump mais je trouve qu’on charge tout de même largement l’église. Par exemple au Canada, la république de Gilead trouve son soutien chez les religieux. On pose donc comme large postulat dans la série, qu’en fin de compte, des gens qui croiraient en Dieu cautionneraient tout ça. On essaie de sauver un peu l’ensemble car les personnages principaux sont tous croyants et on essaie de montrer, plutôt maladroitement qu’une croyance ça peut se détourner, se dévoyer.

Une série très esthétique mais trop longue à mon goût

Le choix des costumes, avec ses couleurs bien distinctes, les cérémonies, l’esthétique est parfaitement choisie. On oscille ainsi entre des scènes où les situations sont plutôt sales puisqu’il s’agit de guerrilla urbaine avec des cérémonies où l’on regroupe les servantes dans leur tenue rouge, les Marthas dans les vertes ou les commandants dans leur costume impeccable. Certaines scènes ressemblent à des peintures, c’est vraiment réussi.

La série est excellente car à l’instar de séries modernes comme Game of Thrones, tout le monde peut mourir. C’est, je pense, un gros plus sur les séries des dernières années, l’aspect dramatique n’a vraiment de sens que s’il peut se passer de véritables drames et perdre des personnages principaux. Nous avons donc notre lot de cliffhangers qui nous maintiennent devant le petit écran mais nous avons aussi un lot d’incohérences et de scènes inutiles qui allongent artificiellement la durée de vie de la série télé.

Il y a six saisons, et je pense qu’on aurait pu facilement retirer deux bonnes saisons. Bien sûr, on pourra toujours dire que certains moments, certaines scènes permettent de montrer la construction des situations, l’évolution des personnages, mais au bout d’un certain nombre de saisons, on a tout de même l’impression de tourner en rond en même temps que les personnages de la série. Je trouve qu’on passe de l’état passionnant à l’état anxiogène.

Il faut dire que le personnage de June Osborne, personnage central de la série est merveilleusement joué par Elisabeth Moss, est un personnage qui n’évolue pas de façon positive. De victime à servante, elle devient résistante et même meurtrière. On suit toutes ses souffrances et paradoxalement c’est quand elle retrouve la liberté, que c’est le plus pesant pour le téléspectateur. Nous sommes en plein stress post-traumatique que peuvent ressentir les prisonniers de guerre ou les anciens soldats.

Je pense qu’il s’agit malheureusement du lot de toutes les séries à succès, on finit toujours par tirer sur la corde, la fameuse poule aux œufs d’or. Cela dessert l’œuvre je trouve mais si le public suit, c’est, j’ai envie de dire, le principal.

En conclusion

La servante écarlate fait partie des rares séries télés que j’ai réussies à regarder durant ces dernières années. C’est peut-être prétentieux mais c’est tout de même un gage de qualité. La série est intéressante, interpelle, pousse à la réflexion. Quand on voit des femmes qui manifestent aux États-Unis dans des tenues de servantes devant les institutions, on comprend qu’elle porte un message.

Il reste à espérer que cela ne reste qu’une fiction et que la réalité ne la dépasse pas, même si le monde dans lequel nous vivons est de moins en moins enthousiasmant.

2 Comments

  1. Lu, mais pas vu la série, ….Et quandj’ai vu que ça durait 8 saisons, ça ne m’a pas motivé.
    La dystopie, le thème de ce siècle ? On est bien parti….
    Pour le paragraphe sur le détournement de la bible, de la religion, notamment aux USA, ça se base aussi sur des réalités chez des prédicateurs de toute sorte, mais aussi sur ce qui s’est fait à travers l’histoire du monde. Sachant que quelques passages de l’ancien testament sont « interprétables » (valable pour tout écrit d’ailleurs…). Donc à relativiser dans une période où certains attendent un élu…

    1. Sauf que durant la guerre de 39-45 pour ne citer qu’elle, ils ont été nombreux « les justes », catholiques, qui ont sauvé des juifs durant la guerre. A la vision de la série, on a la sensation que tout croyant cautionne le système mis en place à base de viol et d’exécution.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *