Humeur : les limites de la réforme Attal

Comme toujours ici, il n’est pas question de faire de la politique mais d’évoquer une réforme qui nous concerne fortement. En effet, la réforme Attal évoque l’orientation, le redoublement et le DNB ! Même si j’enseigne en lycée professionnel agricole, la classe de troisième est mon cœur de métier. J’aimerais revenir sur certains points qui s’ils sont intéressants sur le papier vont poser quelques problèmes de réalisation.

Un constat d’échec mis sous le tapis depuis des années

La réforme Attal est intéressante à plus d’un titre. Le virage à droite évident, mais surtout l’aveu que le système est totalement biaisé. L’un des articles les plus complets sur la réforme est donné par France TV, je m’appuierai sur ce dernier pour étayer mon argumentaire. Pourquoi je dis que le système est biaisé, et ce, depuis des années. Un exemple simple, le Diplôme National du Brevet.

La réussite au DNB c’est globalement 90% des enfants. Parmi ces 90% d’enfants qui réussissent, 70% des enfants ont une mention. Cela signifie qu’en entrée de classe de seconde, 70% des enfants ont une moyenne à l’issue de la troisième supérieure à 12. Quand on sait qu’on s’alarme des résultats de quatrième, où l’on découvre qu’un enfant sur deux a des difficultés de lecture et de résolution de problèmes, comment fait-on pour passer à 70% d’enfants en seconde qui ont eu une mention ? Eh bien, on triche, ni plus ni moins.

Sont remis en question plusieurs points pour le DNB :

  • 40% de contrôle continu et 60% d’examens. On comprend que ce premier point a pour volonté de donner davantage de sens à l’épreuve. En effet, certains élèves ont le DNB avant d’y aller.
  • On ne tient plus compte des compétences, mais des notes réelles de l’élève. En effet, Comme on peut le voir dans le tableau ci-dessous, un élève qui prend 0 a quand même 10 points minimum dans la matière. C’est un énorme retour en arrière et une claque pour les pédagos, mais c’est une autre histoire.
  • Enfin, la fin de l’harmonisation pour ne prendre en compte que les notes remontées par les profs. Même si c’est un cas qu’on peut considérer comme particulier, durant la COVID, donc sans examen, certaines moyennes ont été remontées de 4 points par le rectorat !
Quand on sait que les compétences s’étendent au lycée, ça fait un sacré retour en arrière.

La réforme Attal et l’obtention du DNB, un problème potentiel de calendrier.

On voit donc que le DNB sera moins facile à avoir. C’est une bonne chose de redonner du sens à ce diplôme. Et pour aller plus loin avec la revalorisation du diplôme, il devient le sésame pour le passage en classe de seconde. Et c’est ici que ça commence à piquer, pour quelques points. Un élève qui n’aurait pas le DNB serait réorienté dans une classe « prépa-lycée » qui serait ainsi une seconde bis pour remettre l’élève à jour.

L’ambition politique risque de ne pas suivre la réalité de terrain. Où se fait cette classe ? Lycée ou collège ? Est-ce qu’un élève qui n’a pas le niveau en fin de troisième générale, c’est une bonne idée de faire une poursuite en général ? Et bien sûr, quelle place pour le lycée professionnel qui m’intéresse. En effet, pour certains élèves, on fait passer le CFG. Des élèves qui partent en CAP sont-ils concernés par la réforme ? Quid ainsi de la troisième professionnelle ou de la troisième de l’enseignement agricole ? J’espère qu’on pensera à nous ou que l’agricole en profitera pour prendre son autonomie sur l’EN.

Vacances j’oublie tout, plus rien à faire du tout sauf s’inscrire

L’une des premières réforme de Gabriel Attal, c’est la reconquête du mois de juin. Dans notre cas, c’est plutôt inutile, puisque les dates de DNB sont à la fin du mois de juin. La problématique, c’est davantage pour des bancs de lycée qui se vident en mars pour ne plus avoir personne en mai. Les dates cette année seront donc le 1ᵉʳ et 2 juillet. Forcément ça râle. En effet, la fin de l’année scolaire ayant lieu au 5, on comprend que l’organisation des corrections va se faire à l’arrache. Mais ce qui va poser plus de problèmes dans les années futures, c’est l’inscription des élèves.

Le 2 juillet, à la fin de la dernière épreuve, les élèves sont au courant de leur établissement d’affectation. Ils seront convoqués aux environs du 5 pour s’inscrire. En effet, ce n’est pas parce qu’on est en 2023 avec des IA partout que le bon vieux dossier papier a disparu. Si désormais obtenir son DNB devient indispensable, avec une parution qui a lieu aux environs du 10 d’habitude, donc plutôt entre le 12 et 15 avec une date en juillet, quand vont se faire les inscriptions ?

On imaginerait ainsi que les établissements scolaires vont devoir rester ouverts après le 15 et que les parents vont devoir reporter leurs vacances jusqu’à ce que leur enfant soit inscrit. Pas forcément évident à faire avaler aux professionnels du tourisme.

On comprend que ça va coincer quelque part entre les familles, les professionnels du tourisme et les lycées. Peu de chance que ça tienne.

Une élève de troisième en fin d’année scolaire. Certainement des cours de maths.

Les groupes de niveau, mais quid de l’école inclusive ?

Ce qu’il faut comprendre avec cette réforme, c’est la volonté de détricotage de ce qui a été réalisé avant. Le redoublement par exemple, proscrit durant des années, reviendrait sur avis des enseignants et pas des parents. Je suis contre le redoublement sauf dans des cas exceptionnels. On a parfois des élèves qui tombent en dépression, une année scolaire particulièrement difficile avec le décès des parents ou du harcèlement. Un jeune qui vit un événement catastrophique ne peut pas faire une année normale. Le redoublement prend alors du sens si bien sûr l’élève avait les capacités pour faire l’année.

Je suis favorable aux groupes de niveaux. L’article de France TV dit « Il existe un effet caméléon un peu pervers : l’enseignant finit par baisser ses attentes vis-à-vis des élèves faibles, s’adressant à eux par rapport à leur niveau tel qu’il est ». Pour la petite histoire, c’est un prof d’université qui dit ça, je l’invite au collège quand il veut. Il ne s’agit pas d’un effet pervers, mais au contraire d’un effet salvateur. J’ai une classe avec des élèves qui sont en difficulté scolaire. Leur projet de façon majoritaire, c’est de partir en apprentissage. Tous les stages ont été positifs, ils feront d’excellents professionnels. Je fais le programme avec eux, mais les exercices que je donne sont plus faciles. Je rejoins donc ce que dit le professeur d’université.

Sauf qu’ici, il y a un but, un projet professionnel. Face à des élèves qui seraient en situation d’échec, on limite la casse pour tendre vers le but : trouver le patron, le CAP. A contrario, dans une classe où les élèves ont davantage de facilité, on tire vers le haut. Les exercices sont plus difficiles, on demande plus. Quand on dit qu’il faut se préoccuper du parcours de chaque élève, alors il faut le faire. S’acharner sur des matières générales et le mettre en situation d’échec, ce n’est pas une bonne idée.

Un discours qui fait tache au pays de la bienpensance.

Alors que depuis des années, on fait de l’inclusion scolaire, faire des groupes de niveau donc différencier les élèves, c’est moche à dire. On pourrait y voir une stigmatisation des faibles, un élitisme pour les forts. Malheureusement, c’est une réalité. Tout le monde ne va pas faire polytechnique ou les classes préparatoires. Elle remet de plus en question l’inclusion des élèves à particularité dans un système classique.

Ce que l’on oublie, c’est que l’école inclusive, ce sont les enseignants qui la portent. Si dans une classe, vous avez un niveau homogène, tout le monde avance au même rythme. En outre, lorsque l’on multiplie les profils et les troubles, c’est l’enseignant qui différencie ou pas. Il arrive d’une façon ou d’une autre le moment où les faibles décrochent et où les forts s’ennuient. La capacité de différenciation a des limites humaines, celle d’un métier dans lequel l’on peine à recruter car finalement pas si attractif.

La stigmatisation ou l’élitisme ne dépendent que des personnes qui sont en face des enfants. Ma classe en difficulté, les objectifs sont définis, finir la classe de troisième le moins mal possible et trouver son patron. Pour l’élite, quand parfois on tire un grand coup vers le haut, ça permet de calmer certaines prétentions.

Que faire des enfants qui ne rentrent pas dans les groupes de niveau ?

Aujourd’hui de nombreux élèves ne rentrent pas dans les groupes de niveau. Les classes de SEGPA, les ULIS, l’ITEP, sont les structures adaptées et pas le collège unique. Malheureusement les places sont rares et tous les élèves ne peuvent y prétendre. On se retrouve avec des enfants au collège pour qui le niveau quel qu’il soit reste trop complexe. Si Gabriel Attal est capable d’accepter une école à plusieurs vitesses, il sera urgent de mettre la main à la poche pour rouvrir les sections spécialisées qu’on ferme depuis des années pour accueillir tous les enfants.

La vision ministérielle de l’école inclusive.

Les parents et le sens de l’effort, les grands oubliés de la réforme Attal

La messe est dite, on va remettre de l’exigence. L’enfant n’est plus vraiment au cœur du système, on flatte le professeur qui trouve que son métier a perdu du sens, qu’on peine à recruter. On rajoutera aussi qu’un million d’électeurs qui d’habitude votent à gauche et qui pensent de plus en plus à voter à droite pour retrouver leur fameuse autorité, avec leur famille, ça fait du monde.

Et c’est ici que pour moi coince la réforme Attal. On pose une réussite obligatoire à l’examen, mais sera-t-elle suffisante pour remobiliser les troupes ? Je ne crois pas.

Les enfants ne travaillent plus. Vous donnez des devoirs, le travail n’est pas fait, vous mettez 0, dans la demi-heure, vous avez un message par l’ENT. Les parents vous expliqueront l’injustice de votre démarche, et tenteront le coup de pression. Car en fin de compte, la réussite scolaire pour la très grande majorité des enfants tient à l’effort. J’insiste bien sur la majorité des enfants. J’ai parmi mes élèves des enfants et leurs familles qui s’épuisent, je sais que tous les enfants ne rentrent pas dans ce modèle.

Mais pour des enfants lambda, si vous les faites répéter, vous obtiendrez un résultat. On peut considérer qu’apprendre une poésie c’est stupide, pourtant ça fait travailler la tête. Les règles de grammaire, les tables de multiplication, ça s’apprend. Plus on apprend, plus c’est facile d’apprendre. Apprendre, prendre du temps pour le faire, mettre du sérieux, la valeur travail, ne sont rien face aux écrans.

No pain, no gain

La fameuse exigence demandée, ne pourra que passer par les efforts des enfants. Si le travail scolaire n’est pas fait, quelle sanction ? Un 0, aucune importance. Les parents ne punissent pas. Trois heures de colle, c’est davantage punir les surveillants et le prof qui doit corriger un travail bâclé.

Qui parviendra à remettre tout le monde au boulot ? Car l’arrêt des devoirs, les devoirs faits à l’école, arrangent tout le monde. Qui aujourd’hui a envie après une journée de travail ou durant un weekend de batailler avec ses enfants qui veulent du loisir. Et c’est ici toute la complexité de la tâche, prendre des décisions impopulaires pour contraindre chacun à prendre ses responsabilités.

Un jeune par défaut, ne souhaite certainement pas faire des exercices de mathématiques. Comme tout adulte n’a pas envie de faire le ménage ou des tâches ingrates. Ce sont ses parents qui doivent veiller à ce que l’enfant fasse ce qu’il a à faire.

Une vie de plus en plus complexe, anxiogène. Des conflits, du réchauffement climatique, des vies d’adultes de plus en plus difficile à gérer dans le travail ou dans sa relation au monde et il faudrait prendre de ce précieux temps pour que Kevin fasse ses exercices sur le théorème de Pythagore.

Comme toujours, toutes les solutions ne pourront pas se trouver à l’école. Ce que nous vivons avec la baisse de niveau, le manque de motivation général, dépasse totalement les portes de nos établissements scolaires. C’est toute la société qui est à repenser.

7 Comments

  1. Le titre aurait dû être « Ce qu’une réforme ne peut pas faire ».

    En première lecture rapide, connaissant un peu le milieu enseignant, ma première pensée est : « de toute manière, quoique fasse le ministère, par principe (et même pas par idéologie !), ce n’est pas ce qu’il faut faire ».

    Après avoir entendu ça pendant des années, et puisque maintenant on est dans « la volonté de détricotage de ce qui a été réalisé avant », ça devrait être mieux ? Ben non 🙂

    Le titre « Les parents et le sens de l’effort, les grands oubliés de la réforme Attal » est symptomatique de, j’espère, une maladresse de formulation. Parce que ce qui est décrit ensuite, avec justesse, c’est précisément hors réforme (ou réformable) ! On ne peut donc pas dire « oublié ». Sous-entendu, au premier sens, d’une volonté plus ou moins consciente du ministre.

    Récemment, lors d’une discussion, une personne me ressortait les méfiances d’usages sur les réformes, et qu’il fallait faire ci et faire ça. Je l’ai coupé net en lui indiquant que le problème fondamental est que les élèves ne veulent plus travailler. Et cela de manière abyssale. À peine imaginable.

    Sans entrer dans le détail, il me semble que ce qui est proposé dans la réforme, c’est plutôt ce que demandaient les profs (lycée) depuis longtemps…

    1. « les élèves ne veulent plus travailler. Et cela de manière abyssale »

      C’est ici le problème de fond. Et quand je dis que le sens de l’effort et les parents sont oubliés, ça peut se discuter quant à l’aspect volontaire ou non. A un moment, si on veut faire remonter le niveau, il faudra bien que des gens fassent pression sur tout ce beau monde, enfants et parents pour que ça bosse. Et je ne connais pas de manière populaire de faire travailler les gens sous la contrainte. On sent quand même qu’Attal a compris ou les gens qui l’entourent, que la bienveillance, l’aspect ludique et j’en passe, ne seront pas suffisants pour donner le goût d’apprendre et qu’il faudra tôt ou tard passer en force.

      Après, le de force, on est une société qui y va tout droit. Des restrictions, des obligations, notamment dans un contexte climatique qui devient difficile, il va falloir apprendre à faire des efforts et ce dès le plus jeune âge.

  2. Bonjour Cyrille,
    peut on choisir un autre thème pour la lecture des articles.
    le texte en blanc sur fond noir en police 2, j’ai envie de mourir 😀

    1. Exagérer c’est mentir. Il y a toujours la possibilité d’utiliser les options du navigateur pour passer en mode lecture. Après je suis pas choqué par la taille malgré mes problèmes de vue, faut que je regarde le paramétrage.

      1. c’est surtout la couleur qui est dure à lire, effectivement la police, on s’en sort 😉
        mais te prend pas la tête avec ça.
        je m’y ferai.

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