Réforme du BAC PRO. L’arbre qui cache la forêt

La réforme du BAC PRO, projet du président Macron fait couler beaucoup d’encre. Comme toujours en France, on s’insurge, encore faudrait-il savoir pour quoi.

La réforme du BAC PRO

La réforme du BAC PRO dans ces grandes lignes, c’est vouloir transformer le BAC PRO en filière d’excellence. C’est un peu le propre français, on veut que tout devienne excellent sans savoir ce qu’est l’excellence. On fait quand même quelques constats et on essaie ainsi de prendre quelques mesures. En effet, réformer le BAC PRO serait déjà s’attaquer à la formation des enseignants professionnels. Nos collègues belges ont des périodes en entreprise par exemple. Mon fils a fait le BAC PRO MELEC, à savoir l’électricité, les pratiques de ces enseignants datent d’il y a plus de vingt ans. On crie à l’horreur à vouloir associer l’entreprise à l’école et pourtant, qui de mieux placé pour évoquer les matières professionnelles, que les professionnels.

Ainsi, on fait de la mesurette, faute de pouvoir former des professionnels correctement avec tout de même un peu de compréhension du problème.

  • Suppression des filières qui ne portent pas. Une mesure qui a fait réagir puisqu’on annonce la reconversion forcée d’enseignants de matières professionnelles vers le métier de professeur des écoles. Une mesure qui fait grincer à juste titre car elle permet de faire croire que nous faisons tous le même métier. En même temps, quand un grand plan social intervient dans une société, personne ne s’émeut d’une reconversion. On s’émeut plus quand on propose un poste en Roumanie ou un licenciement.
  • Payer pour les semaines de stage. Tout travail mérite salaire. Derrière cette proposition, nous constatons que désormais, il faut batailler avec nos élèves pour qu’ils aillent en stage.
  • Plus d’heures en entreprise. Si vous lisez mon paragraphe plus haut, on comprend que si on veut former un jeune, il vaut mieux qu’il soit en entreprise qu’avec des enseignants de matière professionnelle. C’est dur pour ma profession mais c’est souvent le cas.

Vous pouvez lire les autres points sur le site du ministère. On notera une volonté d’engager davantage les enseignants, les fameuses missions supplémentaires. Encore faudrait-il payer celles qu’ils font déjà, mais ce n’est pas le débat.

La baisse du nombre d’heures de matières générales, un vrai problème…

Augmenter le nombre de périodes de stage en entreprise, c’est nécessairement diminuer le nombre d’heures théoriques. Si on avait un peu de franchise du côté du gouvernement, on vous expliquerait que pour créer de la main d’œuvre à pas cher, rapidement, il n’est pas nécessaire d’en mettre beaucoup dans la tête.

En effet, après les crises COVID, les différentes pénuries, la guerre en Ukraine, il est facile de se rendre compte que la France est un pays dépendant des autres. L’idée sous-jacente dans cette réforme du BAC PRO c’est d’accompagner la réindustrialisation de la France voulue par le président Macron. On ne s’étonnera pas que les filières visées par la fermeture sont celles en lien avec l’accueil ou la vente. On a besoin de maçons, de chaudronniers, d’électriciens, d’agriculteurs. Et on en a besoin rapidement. Par le fait, plus l’enfant est en entreprise, plus rapidement, il est formé. Avec un peu de chance, s’il donne satisfaction, il sera embauché.

Cette vision fait grincer des dents. D’une part, c’est en quelque sorte une orientation forcée pour les enfants. J’ai un bon pourcentage par exemple de mes élèves qui souhaitent s’orienter en vente. Si on leur ferme les portes, cela veut dire qu’ils iront ailleurs. À toi le métier de maçon ou de plaquiste que tu n’avais pas envisagé ! D’autre part, moins de cours généraux, c’est moins d’histoire géographie, de français, de formation du citoyen. On craint ainsi de voir une fabrique de crétins serviles se mettre en place avec cette réforme du BAC PRO.

Sauf qu’il est déjà trop tard.

Le mal est fait.

Je vous épargnerai des liens vers toutes les études possibles et imaginables pour expliquer que le niveau baisse. En France, il n’y a que nos politiques qui vivent dans le déni, sur le terrain, c’est factuel. Il y a plus d’attrait dans une partie de cache-cache géante sur TikTok, que dans une émission qui vous explique le réchauffement climatique. La connerie a largement gagné la guerre, et dans l’enseignement professionnel, c’est sans doute pire. Des élèves qui ont un côté souvent plus pratique, qui sont déjà saturés de l’école et de la culture, qui n’y voient pas de sens.

On pourrait dire que pour monter des parpaings, pas besoin de grand-chose, mais le problème décrit plus haut est global. Ce n’est pas un simple problème d’amour de la culture, c’est un problème d’intérêt pour tout. Si le site s’appelle, restez-curieux, c’est parce qu’on constate que nos élèves n’ont plus de curiosité. Et sans curiosité, il ne reste plus grand-chose.

Comme je l’expliquais dans un billet sur l’orientation post-troisième, les patrons deviennent de plus en plus réticents à signer les contrats d’apprentissage. S’engager auprès d’un jeune, c’est miser sur son avenir, son sérieux, mais pas seulement. C’est au quotidien prendre un salarié pour le former, un salarié qui ne produira plus. Et dans le monde dans lequel nous vivons, c’est un luxe qu’aucune société ne peut se permettre. On se retrouve ainsi avec la situation paradoxale d’avoir des entreprises qui veulent embaucher des jeunes sans avoir à les former.

En troisième pro, mais maintenant en BAC PRO aussi

Dans l’exemple précédent, je souligne la difficulté pour nos jeunes de trouver des contrats d’apprentissages. On commence à voir se concrétiser une problématique ParcourSup de plus en plus marquée.

Il y a quelques années, nos élèves de filière SAPAT (l’équivalent de l’ASSP de l’éducation nationale, filière service) étaient recrutés régulièrement en IFSI pour devenir infirmier. Souvenez-vous du déficit dans cette profession suite à la crise de la COVID. Aujourd’hui nos élèves se retrouvent millième en liste d’attente. Pourquoi ? Tout simplement parce que les IFSI lorsqu’ils font le calcul statistique de la réussite ou de l’échec aux examens, font le constat que les BAC PRO ne tiennent pas la route.

Et nous parlons de BAC PRO qui n’ont pas encore fait la réforme. À une époque, on avait des profils d’élèves en BAC PRO souvent atypiques. C’étaient des élèves qui avaient des capacités, mais qui avaient besoin de toucher le concret. Bon niveau de français, de culture générale, ils poursuivaient des études supérieures suite à un moyen détourné. En BAC général, ils n’auraient rien donné.

Aujourd’hui, nous constatons un niveau faible, avec un public qui ne s’intéresse à rien ou presque. Et forcément, dans le cadre d’études supérieures, ça ne pardonne pas.

Nous sommes donc avec des élèves qui dès aujourd’hui n’ont pas les armes pour aller dans le supérieur. Demain, alors que nous constatons avec la réforme et Python qui arrive, une surcharge des programmes, mais sans heure de cours en plus. Ça n’ira pas en s’arrangeant. En effet, plus de stage, moins de matières générales, moins de possibilités d’aller dans le supérieur. Elle est loin l’excellence.

Si on savait que les BAC PRO avaient principalement des orientations vers le BTS pour des études supérieures, d’autres portes étaient ouvertes. À la vue des faibles résultats, ce sont toutes les autres portes qui se ferment. Je pense par exemple à la formation de préparateur en pharmacie, un DEUST réalisé en alternance. Jusqu’à présent, il n’était pas rare de voir des élèves de BAC PRO. Aujourd’hui cette formation qui est passée du BP au DEUST ne laisse même pas sa chance à ces élèves.

Les organismes privés commencent à avoir la main sur les CFA en France. S’ils prennent des BAC PRO qui ne finissent pas la formation, ils perdent les subventions. CQFD.

C’est tout le système français qui ne fonctionne plus

Je suis effectivement pour la réforme du BAC PRO. On peut trouver l’idée discutable, mais effectivement, les professionnels doivent répondre aux besoins des populations. Cela peut sembler raide pour certaines disciplines, mais on ne laisse pas des formations qui débouchent vers le chômage pour donner du travail à des enseignants. Si on prend la vente, à l’époque en région parisienne, mon voisin changeait régulièrement de domaine. Un mois vendeur de jouets, le mois d’après au rayon carrelage chez Leroy Merlin. Des vendeurs peut-être, mais des experts dans leur domaine.

Malheureusement cette énième réforme du BAC PRO ou de l’éducation de façon générale n’a pas de sens. Tant qu’on n’aura pas remis au centre des apprentissages les exigences, les obligations et que l’école continuera à ressembler à une garderie, il sera impossible de former les professionnels de demain.

Le retrait des heures de matière générale est préjudiciable pour la formation du citoyen. Mais c’est oublier qu’il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Si un jeune a décidé que ça ne servait à rien et qu’il préfère ses loisirs, sans contrainte, ça ne rentrera pas.

Ce qui est certain, c’est qu’un bon professionnel répond à des obligations au quotidien. Obligations de sécurité, un cahier des charges, des normes. Et c’est tant mieux. On est content de voir le chirurgien se laver les mains avant d’opérer, et pas se sucer les doigts, c’est certainement une pratique qui sauve quelques vies chaque jour.

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