Humeur : Twitter ou la mort de l’écriture

Le rachat de Twitter aura finalement eu lieu après de nombreux rebondissements. On aura toutefois du mal à croire que Musk fasse un achat pleinement satisfaisant. En effet, Musk a cherché à éviter le passage devant les tribunaux et s’il a finalement opté pour l’achat, c’est que le procès lui aurait coûté plus cher.

Les utilisateurs sont inquiets, on voit apparaître dans les tendances Mastodon, des gens qui quittent Twitter mais le problème n’est pas là. Le problème, c’est la mort de l’écriture.

La énième fuite de Twitter

Elon Musk c’est ça. C’est un type qui vient de mettre 44 milliards sur la table et qui fait son entrée dans l’entreprise avec un lavabo.

Il s’agit d’un énième jeu de communication, d’apparence. Comme chacun, Musk joue un personnage, Musk fait le choix du personnage cool, fantasque, avec qui tout peut arriver. Une espèce de savant fou qui colle bien à l’image d’homme révolutionnaire qu’il croit incarner. Dans les faits, c’est moins le cas, 44 milliards de dollars, il faudra que Twitter soit rentable et vite.

Pourquoi une telle agitation ? Pourquoi encore des annonces de départ du réseau social ? Elon Musk veut rétablir une liberté d’expression totale sur le réseau et abroger la modération. On voit donc le retour par exemple de Donald Trump. J’avais expliqué dans un billet de blog sur la situation et sur la potentielle utilisation du réseau social Mastodon qu’on pouvait aujourd’hui sur Twitter insulter le président de la république en toute quiétude.

Dans les faits, rien ne va changer ou pas grand-chose. Elon Musk s’est fait retoquer par l’Europe, une Europe qui se sent pousser des ailes depuis son coup de pression sur Apple. Twitter est et restera comme tous autres réseaux sociaux avec des paramètres de gestion du bruit. Si quelqu’un vous insulte, bloquez-le, vous ne supportez plus un mot clé, filtrez-le.

Faire peur, le nouvel opium du peuple

La peur, c’est un moteur très efficace quand vous voulez communiquer une information. Quand une chaîne de télévision comme BFM publie de longue des messages anxiogènes, c’est pour faire grimper son audience. Si BFM disait que tout va bien, pourquoi regarder la chaîne, puisqu’il ne se passe rien. On vous maintient dans une pression permanente, le fear of missing out, alors que parfois dans les faits il n’y a rien. La presse est actrice des paniques qui font que du jour au lendemain, vous n’avez plus d’essence et plus de riz dans les supermarchés.

Avec Musk, on a l’occasion d’agiter un épouvantail et de déterrer les vieux articles. Rendement plutôt intéressant qui conjugue la peur du moment et un vieil article à dépoussiérer.

Car si on lit l’article du Figaro, on se rend compte que c’est à pas grand-chose, les mêmes écrits que l’on voit depuis des années. C’est ici que cela pose pour moi un véritable problème de fond : il n’y a rien de neuf sous le soleil. À part les réseaux sociaux libres et décentralisés, personne ne s’est emparé d’un réseau social axé sur l’écriture.

Les associations libres essaient de vous vouloir du bien.

Quitter Twitter au cas où est une question qui n’est pas si légitime puisqu’il ne va rien se passer, mais qu’on peut se poser. Quand le monde de la presse vous agite le drapeau de la peur, le monde du logiciel libre fait quelques rappels. Les réseaux sociaux vous espionnent, récupèrent vos données personnelles et j’en passe. Contrairement à la presse qui vous vend de la peur pour que vous lisiez vos articles, les associations du logiciel libre vous veulent du bien.

Néanmoins, et comme je le répète, le message n’est pas complet. Il n’y a pas de tracking publicitaire sur un réseau social comme Mastodon, c’est vrai. Il n’y a pas de reventes de vos données personnelles ou d’exploitation, plus difficile à dire. Mastodon est un logiciel, il s’installe sur des serveurs, donc l’ordinateur de quelqu’un d’autre. À ce propos, Framasoft, l’association bien connue du logiciel libre francophone, donne une liste d’instances fréquentables.

Et c’est bien l’un des problèmes, n’importe qui peut monter son instance aujourd’hui. Ce n’est pas parce que quelqu’un monte une instance Mastodon qu’il est quelqu’un de confiance. Les problématiques se rajoutent ainsi par la politique de modération qui peut être totalement inexistante, la pérennité ou la sécurité.

Et puis Numerama dans son article Vouloir partir de Twitter à cause d’Elon Musk ne sert à rien, tape juste. Les gens qui partent aujourd’hui finiront par revenir parce que Twitter est l’endroit où les choses se passent. Je connais les réseaux libres depuis Diaspora* et la logique est restée la même. Tant que des gens célèbres ne fermeront pas définitivement leur compte Twitter pour n’être présents que sur Mastodon, ce ne sera pas the place to be. On notera d’ailleurs que Framasoft est bien présent sur le réseau Twitter et n’a pas abandonné le réseau au profit de Mastodon.

La mort de l’écriture

Si on réfléchit de façon synthétique. Aucune alternative propriétaire ou fédératrice n’existe comme alternative à Twitter. Si on fait abstraction de Mastodon qui se veut un clone libéré, cela veut dire que personne ne s’intéresse à un clone rentable. C’est ici qu’il faut analyser un peu plus loin. Twitter, c’est indéniablement le réseau des intellectuels. C’est un réseau sur lequel vous trouvez les groupes de presse, les politiques, les universitaires. Réseau social du bon mot, de la phrase choc, pas de l’image, ni de la vidéo.

Finalement, ne pas proposer d’alternative, c’est considérer que l’écriture n’est pas le bon cheval sur lequel miser et certainement à raison. Voici pour moi quelque chose de particulièrement significatif. J’ai jeté un coup d’œil sur le compte de Hugo Décrypte, le jeune qui s’est fait connaître en vulgarisant l’actualité.

Le compte ne publie rien depuis le mois d’août. De la même manière, sur son compte personnel, il n’y a que très peu d’interactions. De là à dire que le jeune homme n’utilise plus Twitter, il n’y a qu’un pas que je franchis. Et j’ai envie de dire, à quoi bon ? Si on regarde sur son compte Instagram alimenté de façon quotidienne :

Plus de 50.000 j’aime, des commentaires en pagaille. Hugo a tout compris, plutôt que de regarder vers le passé, il regarde vers l’avenir.

L’écriture, un marché de niche

Il faut comprendre que nos jeunes ne sont focalisés que sur l’image, la vidéo et pas la lecture. Essayer de déployer des myriades d’outils pédagogiques ne sert à rien. La lecture ne plait plus, on lui préfère la magie des écrans. C’est une évolution sociétale et inéluctable. Il est donc important de s’interroger quand on écrit à qui on s’adresse et c’est quelque chose que je comprends de mieux en mieux.

Pendant des années, je vous aurais dit que TikTok, Instagram, YouTube ça ne vaut rien et que seule l’écriture fonctionne. C’est vrai pour les vieux, c’est faux pour les jeunes. Les jeunes s’informent, ils le font différemment. Lorsque je fais le choix d’employer le mot « myriades » dans un texte qui dépassera les 1500 mots, je sais qu’aucun de mes lecteurs n’aura 15 ans. Je suis ainsi responsable de mon cloisonnement. Je fais le choix de cet enfermement et j’en ai conscience. Aujourd’hui, quand j’écris, je m’adresse à un individu d’un certain âge, éduqué, je ne m’adresse pas à un jeune, j’ai donc raté la cible originale de ce site.

Si je cherche à m’adresser à des jeunes, je vais m’orienter vers ce type de production :

Une image, un texte court, un engagement faible pour un contenu facile à lire. Je ne cherche même plus à faire un lien vers le site, c’est inutile. Mes jeunes iront lire en détail un cours, l’utilisation de la calculatrice ou encore une correction de sujet. Dans ce cas, je fais directement un lien depuis Ecoledirecte mon ENT. Sans étonnement, le seul réseau rentable en termes de liens entrants vers le site, c’est Twitter.

Se renouveler ou mourir avec sa communauté

Je lisais les articles de Framasoft l’association pour la promotion du logiciel libre en France. Les deux mots phares des derniers articles expliquant la feuille de route sont : Collectivisons et Convivialisons. Est-ce qu’en écrivant ces deux mots dans des articles dont la durée est évaluée à 16 minutes de lecture par article, l’association a conscience qu’elle est une association pour les vieux.

Il me paraît inutile de faire aujourd’hui un article pour expliquer les enjeux du capitalisme de surveillance et j’y vois au moins deux bonnes raisons. Il en existe une foison sur la toile qui seront toujours mieux écrits que ceux que je pourrais écrire. Les gens qui liraient cet article sont déjà au courant. Paradoxalement, dans le monde libre, on crée nos propres bulles de filtres qu’on reproche aux réseaux sociaux.

Qui aujourd’hui va sur le terrain des jeunes à savoir Snap, TikTok, Instagram pour expliquer qu’ils sont surveillés en permanence, qu’on collecte leurs données et j’en passe.

Actuellement, nous qui avons franchi un certain âge devons prendre conscience que nous cultivons surtout l’entre-soi dans nos textes à rallonge. En fin de compte, nous nous adressons à ceux qui savent déjà.

L’éducation populaire ne signifie pas pour autant céder à tous les compromis, elle sous-entend simplement s’adapter. Je vois par exemple Benjamin qui est passé sous TikTok continue à produire des contenus pertinents dans un autre format.

La sous-culture d’aujourd’hui c’est la culture de demain, et à la vitesse à laquelle vont les choses, demain ça va très vite. Twitter est condamné, car l’écriture est condamnée. La problématique n’est donc pas l’avenir de ce réseau social, mais de cultiver le monde et d’échanger de façon différente.

Je note enfin une dernière problématique, le recrutement. Tous ces « nouveaux » réseaux ont des codes. Et force est de constater qu’à l’approche de la cinquantaine, je n’ai certainement pas le physique de l’emploi. Si les vieux ont effectivement la connaissance, un certain savoir et savoir faire, la passerelle vers les jeunes ne pourra se faire que par des gens de leur âge. C’est ici l’un des enjeux pour les associations, recruter et pas que des vieux. La jeunesse, c’est l’avenir, croire en elle c’est croire en son avenir et en son renouvellement.

7 Comments

  1. Très bonne analyse (as usual).
    Par contre, tu ne dis pas le pourquoi de l’écriture qui est morte.
    Pour moi, l’écriture est morte car la majorité des gens écrivent pour les autres.
    Et de l’autre sens, la majorité des gens parfois s’auto-censurent.
    Si ton Hugo Décrypte veut utiliser le mot « myriade », il va s’auto-censurer je pense car son audience sera en décalage.
    Personnellement, j’écris pour moi, et c’est reconnu psychologiquement comme une bonne thérapie.
    Qui vient lire ? Balek.
    Je préfère tes écrits ici, Instagram je m’en moque. Même si c’est sûrement de qualité.
    Mais comme tu mélanges les deux styles/publics destinataires sur Instagram, je te perds un peu 😉 (notamment les histoires du chat)…
    D’une certaine façon tu as tué ta propre écriture, non ?
    Ça me fait rire les gens qui râlent sur les « threads » Twitter (ou Medium) en disant « Écrivez sur un blog » : l’audience visée n’est pas la même. Un thread Twitter vise… le public Twitter. Pourquoi obliger son audience à bouger ?
    Au pire, un copier-coller…
    Mon « audience » est plutôt commune au public de Mastodon, je ne partage donc que sur Mastodon et mon Shaarli (idem même audience)…
    Ceci dit, l’écriture est peut-être morte, mais quand en plus tu cibles une audience car c’est ton salaire qui en dépend, ça montre bien l’intérêt de ce mode de production capitaliste, selon moi.

    1. – L’écriture est morte car pour les jeunes c’est un effort intellectuel qui est trop pénible à faire. C’est d’ailleurs un problème de fond et de société. Si les enfants avaient le goût de l’effort et qu’on les obligeait à en faire, malgré l’attraction des écrans avec des trucs qui bougent dans tous les sens, ils auraient au moins la capacité de lire un texte et de réfléchir. Je préfère lire de la bande dessinée mais je suis encore capable de lire un livre.
      – Je n’ai pas tué mon écriture, j’ai recentré mon écriture. Avec restez-curieux j’essaie de faire quelque chose d’utile et de pertinent. Quand je montre des photos de mon chat sur insta ce n’est ni utile ni pertinent. De la même manière, quand je balance un troll sur Twitter, ce n’est ni utile ni pertinent. Je me suis contenté d’affecter à chaque medium un contenu personnalisé. Il y a fort à parier qu’un public Linuxien ne soit pas intéressé par mes stories de chat.
      – En ce qui concerne les gens qui postent 60 messages et qui auraient pu faire un billet de blog, je trouve effectivement que c’est regrettable. L’audience visée est la même, ceux qui savent lire et qui aiment ça. En faisant un fil de 60 messages sur Twitter, on détourne l’outil de sa fonction première, le micro message.

  2. Les gens s’intéressent au contenu au lieu de s’intéresser à la personne qui crée le contenu. Être/Paraître…
    Non, l’audience visée n’est pas la même entre les followers sur Twitter et les non followers.
    Ou alors il y a effectivement un souci de medium.
    Bref… personnellement, la fin de l’écriture sur blogs ne me gène pas trop….

  3. Je sais pas si à 30 ans je fais encore partie des jeunes, mais je le reste dans ma tête autant que possible déjà.

    « Aujourd’hui, quand j’écris, je m’adresse à un individu d’un certain âge, éduqué, je ne m’adresse pas à un jeune, j’ai donc raté la cible originale de ce site » : j’ai souris, je me sens intelligent mais vieux maintenant Cyrille, je te remercie pas

    Je te lis depuis allez, presque 10 ans maintenant je pense, tes longs pavés que t’as sabordé puis remis, que j’ai copié pape fois pour moi car des passages méritaient ce doux nom de « citations » à mon sens.
    J’écris pas sur un blog, j’ai essayé mais pas envie de partager ce qui se passe dans ma tête. Alors en tant que vieux mais pas trop j’ai décidé depuis un moment d’écrire pour moi sur un carnet et ça me suffit.
    Ça reste confidentiel et ça échappe aux Gafam et au reste du monde.

    Coquilles ici et là :
    1) « BFM publie de longue » : « à la longue » plutôt ?
    2) « nous nous adressons à ceux savent déjà » : manque le « qui »

  4. Et il faut se dire que le public d’instagram vieillit aussi et évolue. de plus en plus jeunes adultes et vieux ados…et plus.
    Je ne parle même pas des boucles whatsapp et autres messageries instantanées.

    Pour l’instant faudrait faire du contenu tiktok et snap pour ta cible jeune mais pas non plus en faisant aussi long que du youtube.

    Je vais bien me marrer en regardant le reflux vers twitter …

    1. La totalité de mes élèves est présente sur Instagram qui n’est pas encore dépassé. Snap les gamins ont une utilisation qui finalement est très professionnelle puisqu’il s’agit des groupes classes principalement. Tiktok bien évidemment incontournable. Je pense qu’instagram a quand même de l’avenir car l’image est plus facile à maîtriser que la vidéo pour un corps de jeune. J’entends par là que la photo parfaite est plus facile à atteindre que la vidéo il faut avoir une meilleure maîtrise et confiance en son corps.

Comments are closed.