Maus interdit dans une école Américaine

Maus est une bande dessinée de Art Spiegelman. Pour sa bande dessinée l’auteur a reçu le Prix Pulitzer en 1992. Le prix Pulitzer étant l’un des prix les plus convoités dans le journalisme. Ce n’est pas anodin car nous sommes dans les années 90, la bande dessinée n’a pas la portée qu’elle a actuellement. Aujourd’hui la bd est un support qui permet d’expliquer les attentats, les fake news, les camps d’internement des Japonais ou encore le syndrome d’Asperger. À cette époque elle est considérée comme un art mineur.

Maus, une vision particulière de la Shoah

Maus c’est donc l’histoire d’Art Spiegelman qui raconte la propre écriture de sa bande dessinée. Il explique comment il a réalisé l’interview de son père, un rescapé des camps. La force de la bande dessinée c’est bien sûr de livrer un témoignage complet d’un survivant sur la période mais aussi une histoire très personnelle. L’auteur décrit les relations avec son père, un homme dur, un homme marqué par l’horreur des camps. On oscille ainsi entre la Pologne des années 30 jusqu’à la fin de la guerre, et le temps présent, entre l’homme qui l’était et le vieil homme qu’il est devenu. Un homme qui se plaint tout le temps, notamment de sa seconde épouse, la mère de Art Spiegelman survivante des camps elle aussi, s’est suicidée. Un homme radin, raciste, impossible à vivre. Un paradoxe avec le survivant qu’il a été, un homme qui a toujours trouvé des moyens de s’en sortir. On comprend que les camps l’ont marqué, il fait les poubelles pour faire de la récupération, économise tout le temps.

On notera aussi le choix de la technique assez singulière. La bande dessinée est en noir et blanc, les Juifs sont représentés par des souris, les Allemands par des chats, les Polonais par des cochons. Maus veut dire souris en allemand.

Vladek le père va donc raconter sa rencontre avec son épouse, sa vie au quotidien. C’est un postulat intéressant, Art raconte la dépression de sa mère par exemple. Comment avec son père, elle est allée en maison de repos suite à la naissance de son premier enfant. Il s’agit de présenter la vie de gens normaux, avec leurs forces et leurs faiblesses, pas d’idéaliser des individus. On présente ainsi des événements anodins au milieu de l’horreur. On assiste à la montée du nazisme, l’entrée de Vladek dans l’armée, sa capture, son retour au pays. Puis les trafics, le ghetto, jusqu’à Auschwitz et la libération.

Le descriptif des horreurs de la période est profondément marquant. Maus est un ouvrage qui laisse des traces.

C’est quoi le problème ?

Dans une école du sud des États-Unis, on a considéré que l’œuvre était trop vulgaire et inappropriée pour des élèves de 13 ans. On reproche en effet des grossièretés et de la nudité. En ce qui concerne la nudité dans Maus, un journaliste a mené l’enquête, on réalise que ça ne tient pas à grand-chose. La scène de nudité fait référence au suicide de la mère d’Art Spiegelman. Comme je le disais, l’auteur nous livre un témoignage très intime. Les injures, c’est quand le fils apprend que le père a détruit les cahiers de sa mère où elle racontait la période des camps. Il s’agit de la goutte d’eau qui fait déborder le vase.

On comprend qu’il s’agit d’un prétexte pour interdire la bande dessinée. On a évoqué la cancel culture pour cette affaire, ce n’est pas exactement le cas, mais c’est une tendance qui s’en rapproche. La cancel culture c’est mettre sous le tapis des propos, des actions qu’on a pu avoir. Par exemple Disney va faire de la cancel culture sur certaines représentations de ses animés, comme les chats siamois. C’est en effet une caricature des asiatiques grossière qui ne correspond plus aux codes d’aujourd’hui. Dans l’autre sens, des groupes d’individus peuvent se liguer pour « canceler » quelqu’un ou une œuvre. Un individu tient des propos déplacés, on essaie de le faire disparaître culturellement. Le démontage des statues est aussi un acte de cancel culture.

Dans le cas présent, il s’agit plutôt d’un ensemble. Le sud des États-Unis, très conservateur, souvent décrié pour son racisme, son puritanisme. On peut supposer que c’est davantage l’holocauste et les juifs qui posent problèmes que quelques jurons et une femme nue. Des écrits en lien avec les noirs sont aussi passés à la trappe. Pas étonnant lorsqu’on a fait partie des états qui ont pratiqué l’esclavage.

Ce qu’on en pense forcément

Avec Benjamin en salle des profs, on se faisait la réflexion qu’on a lu la bande dessinée il y a franchement longtemps, et qu’elle était marquante. Elle est certainement une approche différente et complémentaire de tout ce qu’on peut avoir sur cette période sombre de l’histoire. Quand on sait que certains de nos élèves ne savent pas qui est Hitler, que les partis racistes et nazis sont largement représentés dans le monde, on ne peut que s’insurger. Nous ne sommes pas les seuls, Art Spiegelman a bien sûr réagi, la presse française, les auteurs à l’internationale, tout le monde y est allé de son petit mot. Maus n’a pas volé son Pulitzer, c’est un témoignage indispensable.

Cette affaire a finalement un point positif comme dans tout buzz, ça fait parler. Je pense qu’ils seront nombreux à avoir sorti leur album de la bibliothèque pour rappeler aux jeunes générations ce qu’est le nazisme, l’horreur des camps, la cruauté des hommes. La bande dessinée jouit finalement d’un nouvel éclairage presque un effet Streisand.

One Comment

  1. Effet Streisand en cours : Amazon en vend des paquets de Maus en ce moment.
    Par contre, pas à tortiller : C’EST de la « cancel culture ».
    Mouvement de fond en ce moment aux USA : y’a plein d’endroits où ça emmerde les bibliothèque pour virer des livres défendant ou « promouvant » les minorités (LGBTIQ+, racisés, etc.)…
    Article de décembre : https://actualitte.com/article/103634/international/bibliotheques-en-quelques-mois-155-tentatives-de-censure-aux-etats-unis et ça « empire ».
    On a pas encore eu clairement ça en France, ça risque d’arriver selon qui arrive au pouvoir après les législatives :/

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