Informatique souveraine, encore faut-il qu’elle fonctionne

On parle d’informatique souveraine, lorsque l’informatique sur des points stratégiques est contrôlée par l’État ou une entreprise de la nation. Concrètement lorsque mes élèves et moi-mêmes sommes tributaires de Office365, propriété de Microsoft, société américaine, nous ne pouvons pas parler de souveraineté informatique. En outre, nous utilisons Ecoledirecte de la société française Aplim. On peut parler dans le relatif de souveraineté. Pourquoi relatif ? Tout simplement parce que si le développement est français, les serveurs sont peut-être aux États-Unis, les routeurs d’une autre nation, tout comme les ordinateurs ou les smartphones que nous utilisons.

C’est l’une des problématiques principales et un véritable questionnement. Jusqu’où pousser la souveraineté ? Qu’est-ce qu’on peut réellement contrôler ? On a par le passé cessé d’utiliser des routeurs Chinois car on suspectait un espionnage. Le routeur est un équipement de bout de chaîne, une totale souveraineté serait de l’autarcie. Dans notre monde de libre échange, c’est impossible. Comme la France est embarquée dans ce processus de mondialisation, il n’y a pas de fabricant de routeur français. Par le fait, il s’agit de routeurs Américains, nos alliés historiques, les mêmes dénoncés par Snowden pour l’espionnage de masse.

Ainsi, on pourra évoquer la souveraineté lorsque le développement est français, en prenant bien en compte que c’est très superficiel et relatif.

Une histoire d’informatique souveraine

Avec mon épouse nous venons de refaire nos pièces d’identité et nos passeports. Les passeports étaient largement dépassés, pour la carte d’identité, il s’agit de profiter du format carte bancaire et avoir une adresse dans le bon département. La réalisation est relativement rapide, désormais la prise d’empreintes digitales ne se fait plus avec l’encre, mais par un système de scanner. Pour deux passeports et deux cartes d’identités, en utilisant le service pour préremplir la déclaration, moins de quarante minutes.

La restitution de la carte d’identité et du passeport doit prendre moins de dix minutes. D’ailleurs, l’état a tellement confiance en son système qu’il n’y a pas de prise de rendez-vous. Pour restituer les documents il est nécessaire de prendre à nouveau les empreintes afin de vérifier que ce sont les mêmes que la personne qui les a déposés. La secrétaire de mairie vantait les mérites du système bien plus sécurisé, en voici les limites.

L’A.N.T.S l’Agence nationale des titres sécurisés, subit un bug depuis plusieurs jours. Il est impossible de scanner en ce moment les gens pour vérifier les empreintes. Concrètement, la dame nous a reconnu, nous a demandé de vérifier nos titres d’identité mais n’a pas pu nous les remettre à cause de ce bug. De la même manière, le scan des empreintes digitales pour la récupération du passeport de mon épouse n’a pas fonctionné.

Voyez donc l’absurdité de la situation. Nous nous sommes déplacés, nous avons perdu plus de 40 minutes dans ce déplacement, 40 minutes sur place, je repars uniquement avec mon passeport. Les agents de la mairie nous ont reconnu, présenté nos titres, mais sont dans l’incapacité de nous les restituer à cause de deux bugs informatiques. La procédure est donc d’envoyer un mail à la préfecture, seule habilité à cocher la case qui permet de dire que les titres ont été donnés à la bonne personne. Elle est belle notre informatique souveraine ! Je pense en effet que pour ce type de développement, c’est interne, donc une société française ou directement l’état.

Une situation qui en rappelle une autre.

Lorsqu’en 2020 nous entrons dans un confinement national, tous les enfants de France essaient de se connecter aux différents ENT. Ecoledirecte, Scolinfo, Pronotes, les différents sites proposés par le ministère et bien d’autres. Des millions d’élèves qui se connectent en même temps à ces solutions bien françaises et c’est l’effondrement. Les sites sont totalement inaccessibles, la situation va durer plus de dix jours avant un rétablissement. Ces solutions sont françaises, si on fait abstraction des serveurs, nous sommes bien dans l’informatique souveraine. Plutôt que de reconnaître notre incapacité à gérer la situation, on préfère mieux expliquer que les serveurs sont victimes d’attaques de hackeurs russes.

Pendant ce temps, les gens communiquent en utilisant tous les services proposés par les GAFAM ou les sociétés américaines qui n’étaient pas si connues à l’époque comme Zoom ou Discord.

Si on réfléchit, des sociétés comme Google, Facebook ou Microsoft font communiquer des milliards de personnes au quotidien sans problème. D’ailleurs, chaque panne qui ne dure que quelques heures est largement commentée sur les réseaux. On voit ici le manque de recul, quand les bugs français sont quotidiens. Ce n’est pas faire preuve de mauvais esprit, mais chaque jour, je peux commenter un bug d’un service français. Je peux aussi évoquer le retard sur les interfaces. Je pourrais finalement presque dire que nous ne jouons pas dans la même cours que les GAFAM.

Pas d’État souverain sans compétences. Pas de compétences sans éducation.

Le besoin de souveraineté est légitime. Comme évoqué plus haut, trop d’espionnage, trop d’insécurité, trop de dépendances pour ne pas s’interroger et agir quant à l’indépendance informatique. Si on fait même abstraction de l’espionnage potentiel des données, Microsoft augmente chaque année les tarifs de son offre Office365. Être indépendant c’est une meilleure maîtrise des données mais aussi des coûts.

Malheureusement l’État français ne pourra accéder qu’à une véritable souveraineté que lorsqu’il aura des développeurs compétents et une stratégie adaptée. Si pour certains logiciels très spécifiques comme la réalisation des pièces d’identité, on comprend qu’il faut des développements bien particuliers, ce n’est pas le cas pour tout. Par exemple, pour le système d’exploitation, ou pour certains logiciels, il est tout à fait possible de s’affranchir en utilisant des logiciels libres.

Utiliser Linux dans les écoles, permettrait de ne plus dépendre de Microsoft. Si l’État français de plus contribuait à l’amélioration de ces logiciels, ils seraient plus riches, meilleurs. Cela serait une belle incitation pour que des gens se lancent dans le logiciel libre pour le bien de tous plutôt que dans le logiciel propriétaire pour le bien des actionnaires.

Avec aujourd’hui 40% des élèves qui ne font plus de mathématiques dès la classe de première, il sera compliqué de créer des élites du développement. L’informatique, les mathématiques, c’est finalement comme l’agriculture, si on ne forme pas les jeunes, il n’y aura pas de professionnels demain.

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