Complément d’enquête : Fake news, la machine à fric

Fake news toujours

France télévision a diffusé un reportage complément d’enquête : Fake news, la machine à fric. C’est un reportage à voir et à présenter aux élèves notamment dans les cours de SNT, de communication (module MG1). Mais aussi en cours d’histoire car il permet d’aborder de façon très intéressante la notion de liberté d’expression.

Je vous invite à d’abord regarder le documentaire puis lire un peu d’éclairage qui me parait indispensable. La charge que fait le documentaire contre les différentes personnes rencontrées n’est pas toujours pertinente.

Le film hold up, un hold up participatif.

Dans un premier temps, on évoque le conspirationnisme et le film « hold up ». Ensuite on s’intéresse au financement du film à savoir les plateformes de crowdfunding. Le crowdfunding est un système de financement participatif qui explose depuis des années dans de nombreux domaines notamment la culture. Certains auteurs de bandes dessinées n’ont pas pu terminer une série car l’éditeur a jugé que les ventes étaient insuffisantes. Un crowdfunding permet de financer un nouvel album. Vous avez une chaîne Youtube la publicité ne rapporte pas assez, vous pouvez demander d’être soutenu par ces plateformes. La plateforme prend bien sûr un pourcentage de la recette. Le crowdfunding fonctionne car il permet à des créateurs de ne pas vendre un projet à une banque. Il permet de passer en direct et d’expliquer le projet à des gens qui seraient potentiellement intéressés. Cette absence d’intermédiaire permet de voir apparaître des projets dans lesquels aucun organisme de financement n’aurait cru. En France les deux grosses plateformes sont Tipeee et Ulule.

La mise en cause de Tipeee.

Tipeee a permis de participer au financement « hold up ». On vient donc interviewer les deux fondateurs. On présente des gens qui sont financés par le biais du Tipeee et notamment avec des idées antisémites. C’est ici qu’il est important de rationaliser et de comprendre pourquoi les journalistes ont dévié du conspirationnisme à l’antisémitisme. Ils auraient pu se limiter à l’idée de début, le financement des fake news.

Michael Goldman cofondateur de Tipeee est le fils du chanteur français Jean-Jacques Goldman. Ce dernier revient souvent dans les personnalités préférées des Français. Il fait partie des monuments de la chanson française. Jean-Jacques Goldman est juif d’origine polonaise, son père était dans la résistance, il a signé avec la chanson « comme toi » un de ses plus grands succès où il raconte l’histoire d’une enfant victime de la déportation durant la seconde guerre mondiale. La réponse de Michael Goldman compte tenu du contexte est assez singulière :

« j’assume tout ce qu’il y a sur ce site, du plus antisémite au moins antisémite, et du plus complotiste au moins complotiste. » 

Michael Goldman

De nombreux sites internet se sont emparés des propos. Le site Numerama a publié plusieurs articles sur les réactions de certains usagers de Tipeee qui ont claqué la porte.

Tipeee plateforme de financement participatif.

Liberté d’expression ?

Il y a ici plusieurs aspects à considérer. La liberté d’expression, la neutralité du net, l’éducation aux médias, la capacité à juger un reportage. Le principe de neutralité du net, c’est un principe assez large et assez égalitaire. Il fait que chaque information est à égalité sur internet tant qu’on entre dans le cadre légal.

Un exemple de neutralité du net : Wikipedia s’affiche aussi rapidement que Netflix. Un exemple de non-neutralité du web. Vous êtes chez Free comme fournisseur d’accès, le site de l’école 42 appartenant à Free s’affiche immédiatement. La page de TF1 appartenant à Bouygues le concurrent s’affiche très lentement. Dans un web qui serait non neutre certains sites s’afficheraient plus rapidement que d’autres pour des raisons politiques ou économiques. L’internet de la Chine n’est pas neutre puisque certaines pages sont bloquées pour des raisons politiques.

Lorsque le président Donald Trump a été banni de Twitter, on peut considérer que la société n’a pas été neutre. Par conséquent, elle a violé la neutralité du net par extension. Car sur le principe, si Donald Trump n’a rien fait d’illégal, la société n’a pas d’autorité à bannir son compte. Cette décision rappelle d’ailleurs que les plateformes font ce qu’elles veulent chez elles et établissent leurs propres lois.

Neutralité, liberté et la loi sont dans un bateau.

Par conséquent, le positionnement de Michael Goldman va dans le sens de la neutralité du web. Si les pages financées par Tipeee ne sont pas interdites par une décision de justice, pourquoi refuser le financement ? Ce serait le principe de la liberté d’expression, sauf qu’ici il y a une limite dans le raisonnement. Un individu finance une chaîne Youtube expliquant que le monde est plat et dirigé par des hommes serpents. C’est du complotisme mais cela n’a rien d’illégal.

L’antisémitisme, le racisme, sont punis par la loi, l’antisémitisme et le racisme ne sont en rien de la liberté d’expression. Le positionnement de la société Tipeee est donc ambigu. Il est important de poser un postulat très important. Face aux millions de pages, de créateurs, Il est impossible physiquement de tout contrôler. Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas d’action en justice, qu’il ne va pas y en avoir. Mais tant qu’il n’y en n’a pas, c’est légal. Le créateur a le droit de diffuser.

C’est une des plus grandes faiblesses du reportage que nous retrouvons dans le financement de la publicité en ligne.

La publicité, moyen très utilisé pour faire vivre les sites internet

Au tour de la publicité de prendre une fessée

Le reportage se poursuit et explique qu’en fin de compte, le véritable moyen pour gagner de l’argent, c’est la publicité. On explique comment des gens sont devenus millionnaires grâce au fake news et aux pubs. En effet, les encarts publicitaires affichés rapportent 1000 € pour 1 million de vues. Ainsi plus le site est fréquenté, plus les publicités rapportent.

Comme le reportage est à charge, il essaie de faire dans le sensationnel en réalisant que des publicités de marques françaises renommées mais aussi d’associations finissent sur les fake news. On trouvera par exemple une publicité pour une organisation de lutte contre le cancer sur une fausse information qui explique que boire de l’eau chaude permet d’éradiquer le cancer. Il est évident que pour l’image d’une marque ou d’une association, il n’est pas bon d’avoir sa publicité dessus.

Mais parfois c’est justifié

Où le reportage est juste c’est dans l’explication du fonctionnement de la publicité mais le résultat est je trouve manipulé. Les grandes marques vont sous-traiter à des entreprises spécialisées ce qu’on appelle des campagnes de publicité. La société spécialisée s’engage bien sûr à diffuser la publicité sur des pages « respectables ». Et c’est ici que je trouve que le reportage est à charge, injuste et peu réaliste. Les publicités apparaissent sur des millions et des millions de sites internet.

Avec les moyens techniques actuels, il est impossible que des sites ne passent pas dans les mailles du filet. On a donc des comportements exacerbés des intervenants. Ils expliquent que ces pages complotistes financées par la publicité ne représentent qu’une goutte dans l’océan des autres pages respectables. Les journalistes insistent lourdement et font preuve de mauvaise foi, laissant penser que l’erreur n’est pas acceptable. Les différents intervenants finissent par couper court à la conversation. Il n’y a rien de plus à dire qu’aucun système n’est parfait.

Pas que les régies pubs qui font des erreurs

Et pourtant l’erreur France Télévision connaît bien. La chaîne a diffusé largement des reportages sur la prétendue capture de Xavier de Ligonnès en Écosse. Il s’agissait de la mauvaise personne. France Télévision a donc diffusé une fausse information. On n’est pas allé interroger les marques qui avaient acheté des espaces publicitaires avant et après le journal. On n’a pas non plus interrogé l’état qui finance le service public.

L’Accusation ne tient donc pas la route pour au moins une raison, il n’existe pas en informatique de moyen infaillible. Accuser les sociétés de publicité de ne pas réussir à viser 100% de sites recommandables c’est nier la réalité informatique où chaque jour on trouve des failles informatiques, où chaque jour des gens se font arnaquer, où l’on arrive pas à endiguer le piratage etc …

Du buzz, du buzz, nous voulons du buzz

Et c’est certainement ici que le reportage est mauvais. Il présente un système où les entreprises seraient complices de la propagation des fake news, de l’enrichissement de leurs auteurs. Il n’y a pas de réflexion quant à la solution du problème et sans véritablement chercher le bon coupable : nous. Ou la partie qui croie dans les fake news, qui regardent les sites, qui participent à des opérations de crowdfunding.

Car pour avoir un financement, il est nécessaire d’avoir des gens qui payent, sans ces financements pas de production. Si des sites qui font des fake news peuvent vivre de la pub, plutôt que d’accuser les publicitaires, Google pour le référencement ou même l’hébergeur de ne pas censurer le site, il faut prendre le problème de façon plus simple. Si personne ne va sur ces sites car les gens ont compris qu’ils n’avaient aucun intérêt, ces sites n’existeront plus car ils ne seront pas rentables. Il faut comprendre que la fake news est un simple business comme un autre. Un business de plus facile car écrire un mensonge ne prend que quelques minutes et permet de gagner gros.

Il est donc impératif pour neutraliser ce système d’éduquer les individus et les jeunes en particulier aux médias et pour cela il faut avoir les codes. Quand les gens n’arrivent plus à distinguer le vrai du faux, c’est un manque culturel de façon générale. Connaître un peu l’histoire. Avoir des connaissances scientifiques. S’intéresser à l’actualité, savoir utiliser un moteur de recherche. Autant d’éléments qui permettent de décrypter l’information.

Ne nous leurrons pas toutefois, il y aura toujours des gens pour croire à l’incroyable, pour diffuser la nouvelle et d’autres pour s’enrichir sur la crédulité des individus. Seule la combinaison d’un travail des entreprises qui permettent la diffusion et le financement des fake news, l’éducation des citoyens qui permettra de freiner fortement la propagation sans la stopper de façon définitive.

En complément je vous invite à lire Fake News, l’info ne tourne pas rond